jeudi 21 mai 2026

Déclin historique des capacités cognitives : pour la première fois une génération obtient un score inférieur aux précédentes

Depuis une grande partie du XXᵉ siècle, les sociétés occidentales ont vécu avec une conviction presque évidente : chaque génération serait mieux instruite, plus cultivée et plus performante intellectuellement que la précédente. Cette progression, appelée « effet Flynn », n’avait pourtant rien d’une loi naturelle. Elle résultait d’une amélioration continue des conditions de vie : meilleure alimentation, recul des maladies infantiles, allongement de la scolarité, enrichissement culturel et accès croissant au savoir. Pendant des décennies, les enfants ont grandi dans un environnement plus favorable que celui de leurs parents, ce qui s’est traduit par une hausse progressive des performances cognitives.

Or plusieurs études menées dans les pays occidentaux indiquent aujourd’hui une rupture historique. En Norvège, au Danemark, au Royaume-Uni, en France, en Allemagne ou aux États-Unis, certaines capacités cessent de progresser et commencent parfois à régresser. Il ne s’agit pas nécessairement d’une baisse uniforme de l’intelligence humaine, mais d’un recul ciblé de compétences fondamentales : compréhension écrite, richesse du vocabulaire, culture générale, raisonnement verbal et capacité d’attention.

Michel Desmurget insiste sur ce point : l’intelligence ne se réduit pas à un chiffre de quotient intellectuel ni à quelques épreuves standardisées. Les aptitudes humaines sont multiples : créativité, intelligence sociale, adaptabilité ou compétences émotionnelles. Toutefois, les capacités qui semblent aujourd’hui fragilisées sont précisément celles qui structurent la pensée approfondie. Le langage ne sert pas seulement à communiquer : il organise la réflexion. Plus une personne possède de vocabulaire, de connaissances et une bonne maîtrise de la langue, plus elle peut comprendre des idées complexes, établir des liens entre elles et exercer son esprit critique.

Plusieurs facteurs semblent converger vers ce déclin. Les pratiques de lecture longue se sont fortement réduites, les échanges verbaux familiaux diminuent, le sommeil se dégrade et les activités récréatives numériques occupent une place croissante. Les environnements numériques actuels privilégient les contenus courts, rapides et émotionnels. Notifications, vidéos brèves, défilement continu et récompenses immédiates entraînent une sollicitation permanente de l’attention.

Pour Michel Desmurget, il devient difficile de considérer les écrans comme un simple facteur secondaire. Sans être l’unique cause, leur rôle paraît de plus en plus solidement étayé. De nombreuses études convergent : une exposition importante aux écrans récréatifs est associée à une baisse de la concentration, des performances scolaires et du temps consacré à des activités intellectuellement structurantes. Des expériences montrent également que l’introduction précoce de téléphones intelligents, consoles ou tablettes peut affecter les capacités attentionnelles.

L’un des effets les plus préoccupants concerne la fragmentation de l’attention. Les outils numériques modernes habituent l’esprit à passer sans cesse d’un stimulus à un autre. Cette hyperstimulation peut améliorer certaines réactions rapides ou formes d’attention visuelle, mais elle ne développe pas l’attention soutenue nécessaire à la lecture, à l’apprentissage approfondi ou à la résolution de problèmes complexes. En d’autres termes, savoir naviguer rapidement entre des contenus ne signifie pas mieux comprendre ni mieux raisonner.

La lecture occupe une place particulière dans cette analyse. Elle constitue l’un des outils les plus puissants du développement intellectuel. Lire enrichit le vocabulaire, améliore l’expression, développe les connaissances générales et favorise la structuration de la pensée. La lecture de romans contribue même à renforcer l’empathie et la compréhension d’autrui. Son recul massif pourrait donc avoir des effets bien plus larges qu’une simple baisse des habitudes culturelles.

Les systèmes éducatifs occidentaux ont parfois renforcé cette évolution en associant modernisation et numérisation. Tablettes, plateformes numériques et enseignement fortement médiatisé ont souvent été présentés comme des solutions d’avenir. Pourtant, les évaluations internationales concluent généralement à des effets modestes ou parfois négatifs lorsque ces outils remplacent les apprentissages fondamentaux. Certains pays nordiques, pionniers dans ce domaine, commencent aujourd’hui à revoir leur stratégie après avoir observé une dégradation des performances en lecture.

À l’inverse, plusieurs pays asiatiques comme Singapour, le Japon ou la Corée du Sud semblent mieux résister à cette tendance. La différence ne tient pas à un rejet de la technologie, mais à son encadrement. Les outils numériques y restent davantage subordonnés aux fondamentaux : lecture, mémorisation, discipline de travail et maîtrise du langage. L’idée est de construire d’abord des bases solides avant d’intégrer massivement les technologies.

L’enjeu dépasse largement l’école. Les compétences intellectuelles constituent une part essentielle du capital humain d’un pays. Innovation, recherche, productivité économique ou qualité du débat public dépendent largement de la capacité des citoyens à comprendre des informations complexes, à exercer leur jugement et à produire de nouvelles connaissances. Une société qui lit moins, mémorise moins et se concentre moins risque aussi de devenir moins créative et moins innovante.

Le véritable problème ne résiderait donc pas dans la technologie elle-même. Ordinateurs, internet ou intelligence artificielle peuvent être de puissants outils lorsqu’ils servent l’apprentissage. Ce qui inquiète davantage est un modèle économique fondé sur la captation continue de l’attention. Les grandes plateformes numériques cherchent avant tout à prolonger le temps passé devant l’écran grâce à des mécanismes conçus pour créer une forme de dépendance. Le débat ne porte donc pas tant sur la technologie que sur l’acceptation d’un environnement numérique conçu pour monopoliser durablement l’attention humaine, y compris celle des enfants.

Et la démographie, l'immigration, la composition des familles ?

L'argumentation de Michel Desmurget met surtout l’accent sur les transformations de l’environnement cognitif : écrans récréatifs, recul de la lecture, sommeil, fragmentation de l’attention et pratiques éducatives. Il raisonne principalement en termes d’environnement culturel et comportemental, davantage qu’en termes de composition démographique.

Toutefois la question du changement démographique parmi les jeunes nous semble légitime, car un changement de composition de population peut influencer certaines statistiques globales. Si une société accueille davantage de familles récemment immigrées (comme l'Occident et à l'inverse de l'Extrême Orient), avec des enfants qui apprennent encore la langue du pays d’accueil, cela peut temporairement affecter des résultats scolaires ou des tests fortement dépendants du langage, du vocabulaire ou des références culturelles. Ce n’est pas une hypothèse absurde : la maîtrise linguistique influence fortement certaines mesures.

Mais plusieurs nuances importantes s’imposent : des baisses ont également été observées chez des populations où les changements migratoires seuls paraissent insuffisants pour expliquer l’ampleur du phénomène. Une étude majeure sur environ 730 000 conscrits norvégiens n’a pas seulement observé un ralentissement puis une baisse des scores ; elle a comparé des frères au sein des mêmes familles. Résultat : les frères plus jeunes obtenaient des résultats inférieurs aux aînés. Cette méthode est importante, car elle neutralise une grande partie des explications liées à la composition globale de la population (immigration, origine familiale, changements démographiques massifs). Autrement dit, si le phénomène apparaît à l’intérieur d’une même famille, il devient difficile de dire : « la moyenne baisse parce que la population a changé ». La population n’a pas changé entre deux frères nés des mêmes parents.

Si la démographie et l'immigration peuvent être des facteurs parmi d’autres, mais il est difficile d’en faire une explication unique ou dominante sans données précises.

D’ailleurs, plusieurs chercheurs ont discuté d’explications concurrentes ou complémentaires : évolution de la structure familiale, changements éducatifs, inégalités sociales, nutrition, santé, pollution environnementale, baisse de lecture, temps d’écran, etc. Le débat scientifique est plus ouvert que ne le laisse parfois entendre une présentation centrée sur les écrans.

Lorsqu’un phénomène touche une société entière, il faut se demander si la population observée a changé autant que son environnement. Les deux peuvent agir simultanément.

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