mercredi 12 août 2026

Euthanasie : « On a l’eugé­nisme qu’on peut, selon les vices qu’on entre­tient »

Texte de Chantal Delsol paru dans Valeurs Actuelles du 22 Juillet 2026. Depuis, le 15 juillet 2026, l’Assemblée nationale française a adopté définitivement la proposition de loi créant un « droit à l’aide à mourir », par 291 voix contre 241 et 29 abstentions. Le texte n’est toutefois pas encore une loi applicable : des saisines du Conseil constitutionnel ont été annoncées. Il doit donc encore être examiné par le Conseil constitutionnel, puis promulgué.

La léga­li­sa­tion pro­chaine de l’eutha­na­sie et du sui­cide assisté marque l’abou­tis­se­ment d’un long pro­ces­sus de glis­se­ment du cri­tère de la valeur humaine. Pour nos socié­tés contem­po­raines ce n’est plus la vie qui compte mais le confort.

La loi « fin de vie » qui vient actuel­le­ment au vote final après des années de débats mou­ve­men­tés, enre­gistre et confirme la fin de l’influence chré­tienne sur nos mœurs, la fin de notre manière chré­tienne de pen­ser et de vivre. Les deux siècles pré­cé­dents ont été nour­ris de mul­tiples débats, par­fois vol­ca­niques, oppo­sant les tenants de la tra­di­tion morale mil­lé­naire et les pro­gres­sistes par­ti­sans d’une éman­ci­pa­tion – les lois sur le divorce, en France et plus encore en Ita­lie, ont signé pen­dant des décen­nies une sorte de ques­tion d’orient, tou­jours en que­relle et tou­jours ful­mi­nante. La loi « fin de vie » appar­tient à la fin de ce cycle.

De quoi s’agit-il? D’un dépla­ce­ment de la valeur, dépla­ce­ment qui ne s’opère pas seule­ment chez une petite élite pres­crip­tive, mais chez des peuples entiers – ici le peuple français. Il s’agit de mou­rir et de tuer. Le « Tu ne tue­ras pas » est ins­crit au fron­ton de toutes les cultures sans excep­tion. C’est une maxime qui fait par­tie de la morale uni­ver­selle, celle que l’écri­vain bri­tan­nique C. S. Lewis appe­lait « l’ensemble des pla­ti­tudes notoires ». Pour­tant le monde humain est ce qu’il est, dur et violent, semé d’embûches, et dans toutes les cultures on admet des excep­tions, consi­dé­rées comme légi­times, à l’inter­dit de tuer. Ces excep­tions ne sont pas les mêmes par­tout, parce que les cultures n’accordent pas la valeur majus­cule aux mêmes enti­tés.

Toutes les cultures, sauf la nôtre depuis peu, ont admis la peine de mort pour les grands cri­mi­nels. Toutes admettent bien que les guerres tuent, sous des condi­tions che­va­le­resques. Les anciens Grecs et Romains, et les Chi­nois jusqu’à Mao, lais­saient au père le loi­sir de tuer le bébé mal venu. Chose que les chré­tiens ont tou­jours refusé de faire, mais l’église catho­lique aux siècles pré­cé­dents emprun­tait pério­di­que­ment l’armée royale pour aller mas­sa­crer par mil­liers les Vau­dois héré­tiques dans les val­lées des Alpes.

Lorsque l’ortho­doxie est essen­tielle, elle peut avoir plus de valeur que la vie des héré­tiques, lorsque la volonté du père est essen­tielle, elle a plus de valeur que la vie du nour­ris­son. Ce qui est  [devenu] essen­tiel dans les socié­tés occi­den­tales contem­po­raines, c’est la capa­cité pour chaque indi­vidu de déci­der de son propre des­tin, sans être sou­mis à aucune norme exté­rieure. Aussi la plu­part de nos conci­toyens ne com­prennent-ils pas du tout à quel titre on peut empê­cher quelqu’un de se sui­ci­der. Et comme la morale contem­po­raine, dès lors sans reli­gion ni doc­trine, se résume au soin de l’autre (le care), au simple secours que nous devons à l’autre direc­te­ment et sans loi exté­rieure, alors peu d’entre nous com­prennent pour­quoi nous pour­rions refu­ser à l’autre la grâce de la mort si c’est lui qui la demande.

Bien sûr, il s’agit d’une trans­for­ma­tion anthro­po­lo­gique à l’œuvre depuis deux siècles, au sens où le cri­tère de la valeur humaine s’est déplacé. Chez nous en Occi­dent, au départ l’être humain était digne parce qu’image de Dieu. L’être humain contem­po­rain est digne parce que déci­dant pour lui-même de son propre des­tin. Ce qu’il est impor­tant de sou­li­gner, c’est l’ampleur popu­laire de ce glis­se­ment. La loi « fin de vie » n’est pas le fait de je ne sais quelle obs­cure cote­rie. La plu­part des Français (et c’est vrai pour beau­coup d’occi­den­taux contem­po­rains) ne voient abso­lu­ment pas pour quelle rai­son on pour­rait refu­ser la mort à un malade de Char­cot (c’est tou­jours l’exemple avancé), s’il la sou­haite: au nom de quoi? au nom de quelle loi hété­ro­nome ou trans­cen­dante ou royale à laquelle per­sonne ne croit plus ? Voilà l’his­toire.

Natu­rel­le­ment, on voit poindre à l’hori­zon proche les dérives glaçantes qui ne man­que­ront pas de se pro­duire, et ce d’autant que cer­tains pays voi­sins, plus « avan­cés » que nous, en mani­festent déjà les hor­reurs. Qu’est-ce que la volonté d’un malade et comme il est facile de la sus­ci­ter… Nous savons, et toutes les études le disent, que la grande majo­rité des Français sou­hai­te­raient que l’on déve­loppe d’abord par­tout des soins pal­lia­tifs de haut niveau. Mais c’est un vœu pieux: la ques­tion serait plu­tôt de se deman­der ce que les Français seraient prêts à sacri­fier en termes d’allo­ca­tions, rem­bour­se­ments, soins gra­tuits ou allo­ca­tions diverses, pour finan­cer les soins pal­lia­tifs. Et ils ne sont prêts à rien sacri­fier du tout.

On lais­sera donc à l’aban­don les ser­vices de soins pal­lia­tifs qui coûtent cher, et alors, sans soins effi­caces contre la dou­leur, la mort active sera la seule solu­tion. Les chiffres des pays déjà nan­tis de ce genre de lois montrent bien que les malades sans res­sources sont les pre­miers can­di­dats à la mort volon­taire. Le Canada se vante ouver­te­ment des gains finan­ciers per­mis par l’aide à mou­rir. Autre­ment dit, dans les cir­cons­tances d’aujourd’hui c’est l’éco­no­mie qui pas­sera avant la vie.

Si l’on veut cher­cher dans l’his­toire humaine une com­pa­rai­son pour mieux appré­hen­der ce qui nous arrive, on la trou­vera dans les époques pré­chré­tiennes ou chez des peuples étran­gers à notre culture, où le vieillard inutile est sommé de tom­ber du coco­tier afin de faire place aux géné­ra­tions sui­vantes. Ici: afin de ne pas dépen­ser en soins exces­sifs l’argent de la géné­ra­tion sui­vante. Autre­ment dit, nous en arri­vons à cette eutha­na­sie dite libé­rale pour citer Haber­mas, qui la dif­fé­ren­ciait ainsi de l’eutha­na­sie des nazis orga­ni­sée par le pou­voir dans un des­sein raciste. Enfin pas si « libé­rale » que cela, parce que tout de même les pauvres et les aban­don­nés de famille seront bien contraints de signer leur arrêt de mort, d’une contrainte qui ne dira pas son nom. De même les diag­nos­tics géné­tiques, ceux déjà pré­sents ou ceux à venir (DPI-A [diagnostic avant l'implantation de l'embryon]) rendent ou ren­dront l’eugé­nisme obli­ga­toire par simple pres­sion éco­no­mique. On a l’eugé­nisme qu’on peut, selon les vices qu’on entre­tient. Notre vice n’est plus le racisme, c’est la pas­sion du confort [ou le refus contemporain d'accepter certaines contraintes, dépendances et souffrances comme des composantes possibles de l'existence.].  La dignité des grands malades passe après.

[Note du carnet : Plus une société dispose de moyens pour détecter à l’avance les caractéristiques d’un enfant, qu’elles résultent d’une fécondation naturelle ou in vitro, plus elle doit affronter une question qu’elle pouvait jadis éluder : voulons-nous accueillir l’enfant qui vient, ou choisissons-nous, de plus en plus, quel enfant a le droit de naître ?

À quel moment le dépistage anténatal cesse-t-il d’être une simple information médicale pour devenir implicitement une incitation adressée aux parents à mettre fin à une grossesse qui ne répond pas aux attentes ?

Il ne sera pas nécessaire d’imposer directement cette décision aux parents si les normes sociales, les médecins, les assurances, les coûts et les attentes collectives quant à ce qui constitue une vie digne rendent certaines options progressivement « inévitables ».
]


Le dis­cours lar­moyant et com­pas­sion­nel qui accom­pagne la loi est à lui seul un aveu contraire. On a bien remar­qué que les lotis­se­ments les plus moches reçoivent tou­jours des noms de fleurs mer­veilleuses, et que les lois liber­ti­cides des dic­ta­teurs se réclament toutes de la liberté. Ici on fait appel à la dignité pour y glis­ser la mort, récu­pé­rant le plus beau de nos héri­tages pour en déco­rer l’infâme – et on se sou­vient que Bin­ding et Hoche, auteurs en 1920 du libelle Le droit de détruire la vie dénuée de valeur, avaient déjà eu la même idée… (Ci-contre couverture d'une réédition moderne de l'ouvrage en allemand).

Voir aussi
 
 
 
 
 
 

Canada : sa fille autiste dit vouloir mourir, la justice donne son feu vert contre l'avis du père

L'euthanasie a représenté 4,1 % de tous les décès au Canada et 6,6 % au Québec (en 2022)

Statistique Canada a admis avoir exclu l’euthanasie comme catégorie dans les totaux de décès

Euthanasie — Québec, champion du monde

Euthanasie — une femme belge étouffée avec un coussin

Une étude sur le dispositif canadien d’euthanasie alerte sur ses impasses

Le Canada veut étendre l'euthanasie aux mineurs (2023)

Gouvernement propose à paralympienne de l'euthanasier lorsqu'elle se plaint du retard pour installer un monte-escalier chez elle

Hôpital pour enfants de Toronto : politique pour aide médicale à mourir destinée aux enfants sans autorisation préalable des parents

Ontario — l'euthanasie pour éviter la pauvreté et l'itinérance 

Pulsion de mort — Konbini promeut une vidéo d'une jeune femme de 23 ans qui s'est fait stériliser  

Québec — Nombre de naissances continue de baisser et les décès sont repartis à la hausse 

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire