En effet, le pays le plus peuplé du monde connaît actuellement une baisse de la natalité (voir graphique). L’Inde affiche un indice synthétique de fécondité (ISF), qui mesure le nombre d’enfants par femme, de 1,9 et en baisse. Ce chiffre est inférieur au taux de remplacement, d’environ 2,1, nécessaire pour assurer la stabilité démographique à long terme. Dans plusieurs États indiens, l’ISF correspond désormais aux faibles taux observés dans les pays européens riches. Le Tamil Nadou, un État industrialisé du sud, et le Bengale occidental, un État très peuplé de l’est, ont chacun le même taux de fécondité (1,3) que la Finlande. Le Maharashtra, un grand État occidental englobant Bombay, est au même niveau que la Norvège (1,4). Quand on pensait à la démographie indienne, la Scandinavie n’était pas le point de référence qui venait à l’esprit. Elle le deviendra de plus en plus.
La transition démographique de l’Inde est l’exemple le plus frappant d’une tendance mondiale. Car ce ne sont plus seulement les pays riches où les familles ont peu d’enfants, voire aucun. Plus des deux tiers de tous les pays se situent désormais en dessous du taux de remplacement. Les pays à revenu intermédiaire comme le Brésil, l’Iran, la Thaïlande et la Turquie se situent bien en dessous depuis des années. Les pays plus pauvres les rejoignent progressivement. Le Sri Lanka affiche un indice synthétique de fécondité (ISF) de seulement 1,3 ; celui de la Tunisie est de 1,6. Le Maroc est aussi passé sous le seuil de renouvellement des générations. Nairobi, la capitale du Kenya, pourrait être proche de ce seuil. Dans de nombreux endroits, les taux de natalité s’effondrent bien que le mariage reste quasi universel et même si peu de femmes occupent un emploi formel.
L’Inde illustre également pourquoi ce déclin mondial se produit. La baisse des taux de mortalité infantile fournit une explication : les parents n’ont pas besoin d’avoir autant d’enfants s’ils peuvent être sûrs qu’ils atteindront tous l’âge adulte. Mais les démographes ont depuis longtemps montré que ce qui compte vraiment, c’est l’éducation des filles. La scolarisation permet aux filles d’acquérir plus d’autonomie et d’avoir davantage leur mot à dire dans les décisions de la vie. [C'est une explication un peu simple, voir encadré ci-dessous, l'urbanisation a sans doute un rôle au moins aussi grand.] Ce n’est pas un hasard si, dans les années 1990, l’Inde et une grande partie de l’Afrique ont connu une forte augmentation du nombre de filles scolarisées. Ce n’est que dans les rares endroits où la plupart des filles ne suivent toujours pas d’enseignement formel – comme au Niger, dans le nord du Nigeria ou au Tchad – que la fécondité n’a pratiquement pas évolué.
Les influences extérieures se propagent également plus facilement qu’auparavant. Une étude a montré comment l’arrivée de la télévision par câble dans les villages indiens dans les années 2000 a entraîné une légère baisse de la fécondité. Les feuilletons télévisés mettant en scène des femmes urbaines issues de la classe moyenne et ayant des familles peu nombreuses ont peut-être fait évoluer les normes (même si certains se demandent si les gens ne se contentaient pas de regarder la télévision plutôt que d’avoir des relations sexuelles). Le téléphone intelligent est un outil encore plus puissant – et distrayant – pour faire découvrir le mode de vie de leurs pairs plus aisés aux populations plus pauvres.
Quelle qu’en soit la cause précise, la baisse de la natalité a des implications majeures. L’ONU, qui tente de prévoir ce genre de choses, n’a pas pris en compte la rapidité du déclin de la fécondité dans ses prévisions centrales pour la population mondiale. Sa prévision la plus basse est probablement la plus précise. Cela suggère que la population indienne atteindra un pic d’environ 1,6 milliard dans une vingtaine d’années, puis reculera de manière spectaculaire pour s’établir à un peu moins d’un milliard avant la fin du siècle. L’Asie dans son ensemble pourrait également atteindre son apogée dans les années 2040. Quant au pic de la population humaine totale, il surviendra probablement plus tôt que la plupart ne le pensent, peut-être même dans les années 2050, car l’Afrique ne sera pas aussi peuplée qu’on le pensait auparavant. Dans les régions les plus mal gérées et les plus en proie aux conflits, la fécondité restera élevée. Mais la leçon à tirer de l’Inde est qu’il faut considérer avec un scepticisme de mise les prévisions d’un avenir où il y aurait 500 millions de Nigérians ou 3,8 milliards d’Africains.
Si la plupart des pays sont voués à une faible fécondité, il sera plus difficile pour quiconque de compter sur l’importation de main-d’œuvre migrante pour pallier sa propre pénurie de main-d’œuvre. En Inde, la fécondité est tombée en dessous du taux de remplacement à un niveau de développement bien inférieur à celui de la plupart des pays : son PIB par habitant en parité de pouvoir d’achat était inférieur de plus de moitié à celui de la Malaisie, du Mexique et de la Turquie au même stade. Cela ne doit pas nécessairement freiner la croissance — la Chine et le Vietnam ont franchi ce seuil à un niveau de revenu encore plus bas — mais cela compliquera l’élaboration des politiques. L’Inde, en particulier, et les pays qui lui ressemblent, seront contraints de réaffecter des ressources publiques limitées à des domaines tels que les retraites et les soins aux personnes âgées plus tôt que prévu. Il est donc plus important que jamais d’augmenter les recettes fiscales : il faudrait, par exemple, intégrer beaucoup plus de personnes, en particulier des femmes, dans la population active formelle de l’Inde. [Mais, plus de femmes dans le travail formel, cela pourrait justement aggraver la baisse de natalité à court et moyen terme, si rien d’autre ne change.]
[...]
Un ralentissement inattendu pour les experts
Peu d’experts avaient prévu cela, et ce pour plusieurs raisons. L’une d’elles est le manque de données. Le dernier recensement complet remonte à 2011. Un recensement de suivi est désormais en cours, bien que tardivement, mais cette attente a contraint les démographes à rassembler des données provenant d’autres enquêtes, ce qui a peut-être masqué la rapidité du déclin.
Un autre facteur qui déconcerte les démographes est la relative pauvreté de l’Inde. Son PIB par habitant en parité de pouvoir d’achat n’était que de 7 000 dollars en 2020, lorsque la fécondité est tombée au taux de remplacement, le niveau auquel la population cessera de croître à long terme. Ce chiffre est bien inférieur à celui de la plupart des pays ayant franchi ce seuil (voir graphique 2 à la page suivante). « Autrefois, dans le cours d’introduction à la démographie, on enseignait que lorsque les pays atteignaient un certain revenu par habitant, les femmes faisaient des études et intégraient le marché du travail, ce qui entraînait une baisse de la fécondité », explique Jesús Fernández-Villaverde, de l’université de Pennsylvanie. Mais la fécondité est désormais faible dans de nombreux pays plus pauvres également. [...]
L’expérience de l’Inde va également à l’encontre de certaines idées reçues sur la fécondité. Dans les pays occidentaux, les conservateurs attribuent souvent la baisse de la fécondité au déclin du mariage et à la forte proportion de femmes qui travaillent. Il est vrai que de nombreuses femmes occidentales se plaignent de finir par avoir moins d’enfants qu’elles ne l’auraient souhaité, car la difficulté de concilier famille et carrière (ou de trouver un partenaire convenable) les amène à avoir des enfants relativement tard dans leur vie.
Des épouses traditionnelles, pas des mères traditionnelles
Pourtant, l’Inde, où plus de 90 % des femmes se marient et où seulement 33 % travaillent, connaît elle aussi une chute de la fécondité. Bien que la maternité survienne un peu plus tard qu’à l’époque de Mme Gayen, la femme indienne moyenne se marie toujours à 19 ans et a son premier enfant à 21 ans (voir graphique 3). En d’autres termes, l’âge et la carrière ne peuvent pas être en cause, du moins dans le cas de l’Inde. En fait, alors même que la fécondité a baissé, des enquêtes suggèrent que les Indiennes souhaiteraient avoir encore moins d’enfants. Dans de nombreux États, la fécondité souhaitée est d’environ 1,5 enfant. La majorité des femmes se font stériliser une fois qu’elles ont fini d’avoir des enfants, ce qui suggère qu’elles n’en veulent pas davantage.
Pour les femmes à travers le pays, avoir moins d’enfants est devenu une norme culturelle forte. Une bénédiction traditionnelle indienne lors d’un mariage dit : « Puisses-tu être la mère d’une centaine de fils. » Mais l’attitude des parents indiens modernes peut être comparée à une vieille histoire tirée du Mahabharata, une épopée hindoue. Le sage Agastya demande à sa femme Lopamudra si elle préfère avoir dix bons fils ou un fils exceptionnel doté de l’héroïsme combiné de dix. Lopamudra choisit le fils exceptionnel.
[Cela n'est pas sans rappeler une analyse classique d’Alfred Sauvy sur la France de la fin du XIXᵉ siècle et du début du XXᵉ. Il insistait justement sur ce mécanisme psychologique et économique : la limitation volontaire des naissances afin de concentrer les ressources familiales sur un petit nombre d’enfants. Sauvy notait le contraste avec l’Allemagne wilhelmienne, dont la fécondité restait plus élevée [5 enfants/femme jusqu'en 1900 alors que celle de la France était de 2,9 enfants/femme]. Une partie des élites françaises croyait alors que la « qualité » compenserait la faiblesse numérique : moins d’enfants, mais mieux formés, plus cultivés, plus « raffinés ». Or, l’Allemagne parvenait simultanément à conserver une natalité plus forte et à développer une industrie, une université et une recherche scientifique extrêmement performantes.]
Trois facteurs expliquent ce changement. Le premier est l’évolution des aspirations des parents indiens modernes. Une explication typique vient de Sanjini Raman, une mère de 42 ans vivant à Chennai. Elle explique qu’elle et son mari ont décidé : « Toutes nos ressources doivent aller à un seul enfant, car si nous en avons deux, elles seront divisées. » Il en coûte environ 350 000 roupies (3 650 dollars) pour envoyer sa fille dans une école privée et payer des cours particuliers.
Les démographes appellent cela le « compromis quantité-qualité », et ce sujet domine les conversations entre les couples indiens. Mme Raman explique que la plupart des camarades de classe de sa fille sont issus de familles avec un seul enfant, ce qui est courant dans le sud de l’Inde. La proportion d’enfants indiens scolarisés dans des écoles payantes est passée de 31,7 % en 2015 à 38,8 % en 2025. Cette tendance ne se limite pas aux États les plus riches. Des enquêtes menées au Bihar (l’un des États les plus pauvres de l’Inde, avec 130 millions d’habitants) et en Uttar Pradesh (le plus peuplé, avec 240 millions d’habitants) suggèrent que de nombreux parents pauvres choisissent de n’avoir qu’un seul enfant afin de pouvoir se permettre au moins quelques cours particuliers.
Un deuxième facteur qui dissuade d’avoir de nombreux enfants est le déclin de la tradition de la vie en famille élargie. En 2001 encore, environ la moitié des familles indiennes vivaient dans des maisons où plusieurs générations — grands-parents, parents, enfants, tantes, oncles, cousins — cohabitaient sous le même toit. Aujourd’hui, selon les données du gouvernement, environ 70 % d’entre elles vivent en familles nucléaires, en raison de l’urbanisation et des changements sur le marché du travail. Cela alourdit la charge que représente la garde des enfants et incite à limiter la taille des familles. Mais la plupart des hommes indiens ne semblent pas s’en être aperçus. « Mon mari lave parfois son assiette lui-même », raconte Kavitha Kannan, agricultrice et mère de deux enfants originaire du Tamil Nadu.
L’éducation des filles et la baisse de la fécondité : un facteur réel, mais surinterprété
Un discours fréquent, notamment dans certains travaux d’organisations internationales et de médias de grand chemin, met en avant la scolarisation des filles comme levier central de la transition démographique. Cette idée contient une part de vérité, mais elle tend parfois à simplifier un phénomène beaucoup plus multifactoriel et à sous-estimer le rôle des transformations économiques, sanitaires et culturelles.
Les effets réels de l’éducation
Il est largement établi que l’augmentation du niveau d’instruction des femmes est associée à une baisse de la fécondité. Cela s’explique par plusieurs mécanismes bien documentés :
- Retard de la formation des familles : la prolongation des études repousse l’âge au mariage et à la première naissance, réduisant mécaniquement la fenêtre de fécondité.
- L’accès accru à des emplois rémunérés en dehors du contexte familial augmente le coût de renonciation (aussi appelé coût d’opportunité) du temps consacré aux enfants.
- Diffusion de normes et de représentations sociales : l’école transmet non seulement des compétences, mais aussi des valeurs (présentation flatteuse de l'autonomie individuelle loin des solidarités familiales ou communautaires, une promesse de mobilité sociale, une valorisation de la réussite professionnelle hors du foyer, une dévalorisation des valeurs traditionnelles, une désinhibition quant à l'avortement, la contraception et donc le refus d'enfanter).
Cela ne signifie pas que l’éducation est le seul ou principal moteur des transitions démographiques à l’échelle des pays.
Le paradoxe des transitions rapides
Un point souvent sous-estimé est la vitesse à laquelle la fécondité peut chuter dans des pays où le niveau d’éducation reste encore relativement modeste ou progresse de manière graduelle.
Dans plusieurs pays d’Amérique latine, d’Afrique ou d’Asie, la baisse de la fécondité a été rapide et parfois déconnectée d’une transformation massive du niveau d’études des femmes. Cela suggère que d’autres facteurs peuvent jouer un rôle déterminant :
- Accès à la contraception moderne et réduction des naissances non désirées ;
- Urbanisation rapide (les villes y ont accueilli 200 millions d’habitants supplémentaires en 20 ans), qui transforme profondément les coûts et bénéfices économiques des enfants ;
- la disparition de l’utilité économique des enfants ;
- Baisse de la mortalité infantile, qui réduit le besoin de « sur-natalité de sécurité » ;
- Diffusion accélérée de valeurs individualistes par les médias et les réseaux sociaux ;
- Changements économiques structurels, même dans des contextes peu industrialisés.
L’école n’est pas un simple dispositif neutre de transmission de compétences. Elle est aussi un espace de socialisation qui diffuse des normes implicites sur les trajectoires de vie souhaitables particulières : importance de la carrière, valorisation de l’autonomie individuelle, centralité de la mobilité sociale et de la réalisation personnelle hors du cadre familial traditionnel.
Ces normes sont souvent présentées dans les discours institutionnels comme universelles ou neutres. Pourtant, elles correspondent à un modèle culturel particulier, historiquement situé, qui peut entrer en tension avec d’autres conceptions plus familiales ou communautaires de la vie bonne.
Il est donc légitime de s’interroger sur le caractère non neutre de ces cadres éducatifs, non pas au sens d’une « manipulation », mais au sens où toute institution formatrice structure des préférences et des aspirations. Préférences qui peuvent se révéler à plus ou moins long termes délétère : hausse de l'isolation sociale, effondrement démographique, etc.
« La planète va se vider de sa population, changeons nos idées reçues » (2021)
La baisse rapide des taux de fécondité pose des problèmes à l'Amérique latine
Plus de travail, moins de bébés ? Carriérisme contre familisme (c’est une question de priorités, de « valeurs »)
Inde : Police démantèle un vaste réseau de faux diplômes utilisés notamment à l'étranger
Inde — Le scandale de la triche organisée des examens d'État

Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire