vendredi 22 mai 2026

Obésité : les trajectoires divergent entre pays à faibles revenus et pays riches… et la France tire son épingle du jeu

Une vaste étude, publiée le 13 mai 2026 dans la revue « Nature », bouscule l’idée d’une épidémie mondiale uniforme d’obésité.

Depuis plus de trente ans, scientifiques et médias s’accordent à parler d’une « épidémie mondiale d’obésité » et ce, à juste titre : plus de 1 milliard d’individus sont aujourd’hui concernés par ce problème de santé majeur. Une étude publiée le 13 mai 2026 dans la revue Nature nous rappelle néanmoins qu’il existe des disparités très fortes entre les pays, notamment selon les niveaux de richesse. Si l’obésité est en pleine augmentation dans les pays en voie de développement, elle s’est en revanche stabilisée, après une forte hausse, dans la plupart des pays riches. La France fait, elle, partie des rares pays où la vitesse de progression de l’obésité est restée faible sur les dernières décennies.


Il s’agit de la plus grande étude épidémiologique jamais réalisée sur l’obésité. «Environ 2000 chercheurs dans presque tous les pays du monde ont fourni des données pendant des décennies, concernant plus de 200 millions de personnes », souligne le Pr Majid Ezzati, professeur de santé environnementale à l’imperial College de Londres et auteur principal de l’étude. Pilotée par le réseau international NCD Risk Factor Collaboration (NCD-RISC), l’étude a analysé près de 4000 études, auxquelles s’ajoutent des mesures de taille et de poids sur la période 1980 à 2024. L’indicateur clé retenu par les chercheurs est la vitesse d’évolution de l’obésité, c’està-dire la variation annuelle de la prévalence. Cet indicateur permet de distinguer les pays où l’obésité progresse encore de ceux où elle se stabilise ou recule. Le premier constat est que les trajectoires sont très hétérogènes en fonction des pays. «Les affirmations précédentes évoquant une “épidémie mondiale” d’obésité sont probablement une simplification excessive et masquent l’immense diversité observée entre les pays », indiquent les auteurs.

À l’échelle mondiale, les chiffres sont alarmants. Une personne sur huit était obèse en 2022 et la prévalence a plus que doublé chez les adultes depuis 1990, passant de 6,6 % à 15,8 %, selon l’OMS. Chez les 5-19 ans, elle a même quadruplé. Dans les pays d’Europe occidentale, d’Amérique du Nord et au Japon, la hausse de l’obésité a ralenti puis s’est stabilisée à partir des années 2000. En France, le bilan est même plutôt positif sur les 45 années analysées. La prévalence de l’obésité est restée globalement stable, autour de 4 % chez les filles et les garçons, et de 11 à 12 % chez les femmes et les hommes. L’étude suggère même un léger recul, notamment chez les adultes.

À l’inverse, dans une grande partie de l’Asie, de l’Afrique, de l’Amérique latine et du Pacifique, la prévalence de l’obésité continue d’augmenter. « Non seulement l’obésité ne s’arrête pas dans ces pays, mais elle a déjà dépassé les niveaux atteints dans les pays riches et continue de s’accélérer», observe le Pr Majid Ezzati. Selon les données de L’OMS de 2022, les plus hauts taux d’obésité se retrouvent dans certains États insulaires du Pacifique avec des niveaux vertigineux. Le taux d’obésité adulte dépasse 75 % aux Samoa américaines et atteint plus de 50 % dans des pays comme les Tonga ou les Samoa, suivis par certains pays du Moyen-orient, comme le Koweït autour de 41 % et la Jordanie autour de 39 % chez les adultes. Les États-unis sont, de leur côté, le pays occidental le plus touché, avec 42 % d’adultes obèses.

Les causes sont multiples : urbanisation rapide, recul de l’activité physique, essor des aliments ultratransformés, abandon progressif des régimes traditionnels (plus riches en céréales complètes, légumes et légumineuses). Et faute de politiques de prévention assez fortes, la dynamique devrait se poursuivre. « Il faut tirer les leçons des pays qui ont réussi à freiner la hausse, en déployant des outils comme les taxes sur les produits sucrés ou l’étiquetage nutritionnel », déclare Guha Pradeepa, une coauteur de l’étude et responsable scientifique à la Madras Diabetes Research Foundation, en Inde.

L’étude montre également que des pays comparables en termes de niveau de développement économique peuvent afficher des taux d’obésité très différents. Alors que l’obésité adulte dépasse 25% au Royaume-uni, au Canada et aux États-Unis, elle reste nettement plus basse en Europe de l’ouest. 

Le Québec, bien qu’un peu moins touché que la moyenne canadienne, s’inscrit davantage dans la trajectoire nord-américaine que dans celle observée en France. Les données disponibles suggèrent qu’environ 27 à 28 % des adultes québécois sont obèses, contre près de 30 % pour l’ensemble du Canada, soit des niveaux nettement supérieurs à ceux observés en France (11 à 12 %). Historiquement, la province affiche des taux plus faibles que plusieurs autres régions canadiennes, notamment certaines provinces des Prairies ou de l’Atlantique, mais elle demeure très éloignée du profil français. Cette situation semble illustrer l’influence de facteurs plus larges que le seul niveau de richesse : environnement alimentaire, urbanisme, habitudes culturelles, modes de transport et accès aux aliments frais pourraient jouer un rôle important dans ces écarts.

Ce contraste tient essentiellement à des politiques alimentaires différentes. « Dans les pays comme les États-Unis, il est devenu plus facile de consommer des aliments ultratransformés, et il est plus difficile d’avoir accès à des aliments frais, sains et bon marché », indique le Pr Ezzati. Dans la plupart des pays européens, des produits comme la viande maigre, les légumes frais ou les produits laitiers restent plus accessibles aux classes populaires.

Mais même au sein du Vieux Continent, des écarts importants se dessinent entre les différents pays. La prévalence de l’obésité adulte varie entre 11 et 23 % en Europe de l’ouest, contre 30 à 40 % dans certains pays d’Europe centrale et orientale comme la Roumanie ou la République tchèque. « Le tableau d’ensemble qui se dessine à travers l’Europe est surprenant, tant il est hétérogène d’un pays à l’autre. Ce sont pourtant des pays aux économies relativement similaires, ce qui montre l’ampleur du travail qu’il reste à mener pour comprendre les causes profondes de ces différences », souligne Jennifer Lyn Baker, présidente de l’association européenne pour l’étude de l’obésité, et coauteur de l’étude.

Les écarts observés au sein même de l’Europe occidentale illustrent particulièrement bien la diversité des trajectoires mise en évidence par l’étude. Des pays pourtant comparables par leur niveau de richesse, comme le Royaume-Uni, la Belgique, la Suisse et la France, présentent des profils très différents. Le Royaume-Uni affiche une prévalence de l’obésité adulte dépassant 25 %, proche des niveaux observés au Canada, même si sa progression récente semble ralentir ou atteindre un plateau. La Belgique occupe une position intermédiaire, avec une hausse plus modérée. La Suisse, en revanche, apparaît parmi les pays européens les moins touchés, avec une trajectoire davantage comparable à celle de la France : des niveaux relativement faibles et une progression limitée. Ces contrastes entre pays voisins suggèrent que les différences ne tiennent pas uniquement au niveau de développement économique, mais aussi à des facteurs culturels, alimentaires et politiques plus difficiles à mesurer.

Les chercheurs appellent à ne pas relâcher les efforts. « Il est très encourageant de constater que de nombreux pays parviennent à stabiliser ou à ralentir la progression de l’obésité. Mais certains de ces taux restent encore trop élevés, et la progression chez les enfants et les adolescents dans certains pays constitue un véritable appel à l’action », avertit Jennifer Lyn Baker.

« Ce qui fait réellement la différence, ce sont les décisions politiques. Il faut rendre les bons aliments accessibles à tous, taxer les mauvais, et donner aux enfants la possibilité de bouger», insiste le Pr Ezzati.

Les médicaments de type GLP-1, comme l’Ozempic, pourraient également peser davantage dans la balance dans les années à venir. Pour l’heure, leur impact reste limité : « Les baisses que nous observons dans certains pays ne sont pas le résultat de ces médicaments jusqu’à présent », rappelle le Pr Ezzati.

« Si nous revenons dans cinq à dix ans, nous pourrions voir quelque chose de très différent, anticipe Jennifer Lyn Baker, mais nous ne devons donc pas nous reposer sur nos lauriers. Nous devons continuer à nous concentrer sur la prévention, le traitement et la prise en charge de l’obésité à tous les âges. »

« Ce qui fait réellement la différence, ce sont les décisions politiques. Il faut rendre les bons aliments accessibles à tous, taxer les mauvais, et donner aux enfants la possibilité de bouger » Majid Ezzati professeur de santé environnementale à l’imperial College de Londres.

Voir aussi 

Les États-Unis affichent les plus grosses dépenses de santé au monde, mais se trouve en queue de classement pour de nombreux paramètres.

L'armée américaine a un problème de recrutement de poids

La santé des jeunes élèves au Québec se dégrade de façon « alarmante »

Gestion de la pandémie — La sédentarité a bondi chez les jeunes 

Les confinements ont nettement réduit les capacités physiques et intellectuelles des enfants

Dix fois plus de jeunes obèses qu’en 1975

 Étude — En 40 ans les enfants ont perdu 25 % de leur capacité physique

Enquête sur le surpoids, la consommation de drogues, d'alcool et la sexualité des jeunes Québécois

Les enfants de mères au foyer sont en meilleure santé

Lien avéré entre les femmes qui travaillent hors du foyer et l'obésité de leurs enfants

Une nouvelle étude souligne les conséquences néfastes des garderies « universelles » québécoises

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire