dimanche 12 juillet 2026

Contrairement à ce que pens(ai)ent nombre d'économistes, l’immigration massive n’est pas la solution miracle

À l’instar du débat sur le libre-échange ces dernières années, le consensus sur l'immigration est en train d’évoluer. L’auteur de l'article ci-dessous, Oren Cass, est rédacteur en chef adjoint du Financial Times et économiste en chef chez American Compass.

Lorsqu’ils s’engagent dans des débats sur l’immigration, les économistes tendent à mettre leur crédibilité de côté. C’est particulièrement le cas lorsqu’il est question de l’immigration massive de travailleurs non qualifiés (attirer les meilleurs talents du monde est une autre histoire). Le bon sens et la dynamique du marché suggèrent à juste titre que cette immigration peu qualifiée entraîne une baisse de la qualité des emplois pour les travailleurs déjà en place et nuit aux services publics. Pourtant, certains économistes n’ont cessé d’avancer des arguments contraires, qui coïncidaient opportunément avec les intérêts particuliers des employeurs dépendant d’une main-d’œuvre abondante et bon marché, ainsi qu’avec ceux des progressistes désireux de concilier leur opposition aux restrictions en matière d’immigration avec leur soutien aux travailleurs.


Le vent est désormais en train de tourner. Des deux côtés de l’Atlantique, les partis politiques de centre-gauche découvrent que l’immigration incontrôlée fait peser une menace existentielle sur leurs perspectives électorales. L’application de la loi et la limitation des flux migratoires figurent soudainement à l’ordre du jour. Et, ô surprise, les arguments économiques commencent à affluer, confirmant que cette démarche pourrait bien être judicieuse.

En mars, des économistes des banques de la Réserve fédérale de Dallas et de San Francisco ont attribué 30 % de la hausse rapide des prix de l’immobilier aux États-Unis entre 2021 et 2024 à la flambée de l’immigration clandestine. Lorsque JD Vance a soulevé ce fait lors du débat vice-présidentiel de 2024, qualifiant l’immigration clandestine de « l’un des principaux moteurs des prix de l’immobilier », les économistes se sont empressés de le critiquer pour une prétendue exagération. Mais il semble avoir eu raison.

Le référendum suisse de juin sur le plafonnement de la population a offert une nouvelle occasion de repenser la question. L’immigration n’est pas une solution au vieillissement de la population, selon le professeur d’économie Alan Manning, et les dépenses qui y sont consacrées peuvent réduire la productivité. Un chef d’entreprise suisse a qualifié de « solution de facilité » le fait de remédier aux pénuries de main-d’œuvre par l’immigration, tandis qu’un autre a déploré que « la pression pour améliorer la productivité dans l’industrie et le secteur des services ait disparu ».

Ce dernier point est particulièrement important. Si les employeurs estiment qu’ils auront toujours accès à un vaste vivier de main-d’œuvre facilement exploitable, pourquoi modifieraient-ils leurs modèles économiques et leurs modes de fonctionnement pour créer de meilleurs emplois ou investir dans une productivité accrue ? Un « travail que les Américains ne veulent pas faire » n’existe que si les employeurs savent qu’on leur fournira quelqu’un d’autre pour le faire à leur place.

Un nouvel article rédigé par Daron Acemoglu, lauréat du prix Nobel en 2024, ses collègues économistes du MIT David Autor et Keelan Beirne, ainsi que par Andrew Scott de la London Business School, apporte un autre élément de preuve. Bien qu’ils aient étudié les taux de natalité et non l’immigration, leurs conclusions ont une incidence directe sur cette dernière.

Les économistes partent généralement du principe qu’une baisse de la main-d’œuvre disponible entraînera stagnation et contraction, et plaident en faveur de niveaux élevés d’immigration pour cette raison. Acemoglu et ses collègues ont constaté le contraire : « Contrairement à l’idée reçue, nous constatons que la baisse des taux de natalité a jusqu’à présent conduit à une croissance plus forte du PIB par travailleur dans l’ensemble des pays et à une hausse plus importante des salaires sur les marchés du travail locaux aux États-Unis. »

Leur explication ? « La réponse endogène de la technologie à la pénurie de jeunes travailleurs, qui permet d’économiser de la main-d’œuvre. » En termes simples, la diminution de la main-d’œuvre disponible a favorisé l’innovation technologique et l’investissement, préservant ainsi l’économie et, en stimulant la productivité et les salaires, améliorant la situation des travailleurs.

Ces arguments méritent certes d’être approfondis. Mais ils modifient le discours dominant dans le débat. L’idée selon laquelle l’immigration massive atténue la pénurie de logements en fournissant davantage d’ouvriers du bâtiment est désormais beaucoup plus difficile à prendre au sérieux. Les 1 470 économistes qui ont signé en 2017 une lettre affirmant que « l’immigration apporte de jeunes travailleurs qui contribuent à compenser le départ à la retraite massif des baby-boomers » doivent désormais présenter des preuves concrètes pour étayer leur thèse.

La phrase la plus révélatrice de cette lettre était l’affirmation selon laquelle « sur certaines questions, il existe un consensus quasi universel. L’une de ces questions concerne les avantages économiques généraux que les immigrants apportent à ce pays ». Ce prétendu consensus rappelle la déclaration similaire en faveur du libre-échange lors du débat de 2000 sur l’adhésion de la Chine à l’OMC. Parmi les économistes, avait alors déclaré Lawrence Summers, secrétaire au Trésor de l’époque, « il n’y a eu qu’une seule réponse : accueillir la Chine au sein du système économique mondial est une bonne chose pour l’économie américaine ».

Devoir revenir sur ce jugement a été humiliant pour la profession d’économiste. Le mois dernier encore, le lauréat du prix Nobel Paul Krugman a admis s’être trompé. Il avait auparavant affirmé qu’« un pays sert ses propres intérêts en poursuivant le libre-échange, quoi qu’en pensent les autres pays ». Mais aujourd’hui, Krugman avoue avoir été « choqué non seulement par son propre revirement, mais aussi par celui de certains de ses collègues, des personnes qui défendent depuis longtemps la mondialisation ».

Nous n'en sommes pas encore là dans le débat sur l'immigration. La situation ressemble davantage à celle du débat sur le libre-échange au milieu des années 2010, lorsque les travaux d'Autor et d'autres chercheurs sur le « choc chinois » ont commencé à paraître. Mais l'histoire montre que tout consensus dogmatique ne peut freiner la réalité que pendant un certain temps. Les prochaines années ne s'annoncent guère favorables aux partisans de l'immigration de masse comme politique économique.