mercredi 1 juillet 2026

Les villes allemandes font faillite. Une bonne nouvelle pour l'AfD ?



Il suffit de peu de temps à un visiteur d’Ingolstadt, ville de taille moyenne en Bavière, pour remarquer qu’il s’agit de la ville d’Audi. Il suffit de repérer le stand d’assurance maladie d’Audi près de la mairie, le magnifique musée du constructeur automobile ou les publicités pour sa saison de concerts d’été, qui débute ce week-end. Si vous rencontrez un habitant, il y a de fortes chances qu’il travaille à l’usine Audi — l’entreprise emploie 40 000 personnes ici — ou qu’il ait un proche qui y travaille. Le succès d’Audi a été le moteur de la croissance d’Ingolstadt, qui est passée d’une ville endormie de 30 000 habitants après la Seconde Guerre mondiale à 145 000 habitants aujourd’hui.

Et ce sont justement les difficultés d’Audi, dont les bénéfices et les effectifs sont en baisse, qui expliquent en partie pourquoi la ville s’est retrouvée dans une situation très difficile. Les recettes fiscales provenant des entreprises ont diminué de moitié en l’espace de quelques années seulement, en grande partie à cause des difficultés d’Audi et de Volkswagen, sa société mère. La situation est si tendue qu’au début de cette année, le gouvernement de Haute-Bavière a rejeté le budget d’Ingolstadt, interdisant à la ville de réaliser de nouveaux investissements. Des projets phares, tels que la rénovation du célèbre théâtre brutaliste de la ville, sont gelés. Des élèves ont dû être transférés hors d’une école délabrée, car la ville n’avait pas les moyens de la réparer. « Audi est une bénédiction pour notre ville, mais aussi un risque », déclare Michael Kern, le maire.

La volatilité des finances municipales a lié le sort de nombreuses villes allemandes aux entreprises locales. En période de prospérité, certaines nageaient dans l’argent : une ville abritant une usine Daimler près de Stuttgart a pavé ses passages piétons de marbre de Carrare. Mais lorsque l’industrie éternue, les villes tombent malades — et le virus s’étend désormais au-delà des zones post-industrielles comme la Ruhr ou la Sarre. Les villes du riche Bade-Wurtemberg ont été durement touchées par les difficultés du secteur automobile. Les problèmes de Ludwigshafen, l’une des villes les plus endettées d’Allemagne, sont ceux de BASF, le géant local de la chimie.

Mais même les villes disposant d’une base économique plus diversifiée se retrouvent au bord du gouffre. Rares sont celles qui ont échappé au piège budgétaire d’une baisse des recettes qui ne parvient pas à suivre le rythme de l’explosion des dépenses. Un nouveau rapport de la Fondation Bertelsmann révèle que, l’année dernière, les déficits budgétaires des quelque 10 000 communes allemandes ont atteint le chiffre record de 32 milliards d’euros (36 milliards de dollars américains), soit une hausse de près de 30 % en seulement un an (voir graphique ci-dessous). Presque toutes s’attendent à ce que la situation empire.

Il s’agit de la pire crise de l’histoire de la République fédérale, affirme René Geissler, professeur d’administration publique à l’Université technique des sciences appliquées de Wildau. Il cite trois facteurs : la flambée de l’inflation, en particulier dans le secteur de la construction ; les coûts de personnel ; et les lois contraignantes adoptées par le Bundestag, notamment en matière d’allocations pour les jeunes et les personnes handicapées, auxquelles les communes doivent se conformer. Ces dépenses obligatoires représentent désormais 80 % du budget d’Ingolstadt, ce qui oblige à procéder à des coupes brutales dans les dépenses discrétionnaires. Dans les villes les plus pauvres, la pression est encore plus forte. M. Geissler s’attend à ce que les municipalités en difficulté procèdent à des « coupes budgétaires discrètes » pour équilibrer leurs comptes.

Les conséquences se font sentir partout. 
Bayreuth a annulé une fête prévue pour marquer le 150e anniversaire du premier festival de Richard Wagner. Les arrondissements berlinois à court d’argent peinent à faire face à une invasion de chenilles velues toxiques. À l’instar de salariés désespérés mettant leurs bijoux en gage avant le jour de paie, certaines villes ont eu recours aux « Kassenkredite », des prêts à court terme, pour régler leurs factures. Et partout en Allemagne, les écoles, les routes et les salles de sport tombent en ruine à mesure que l’on freine les dépenses d’investissement. Le retard accumulé en matière d’investissements municipaux atteint désormais le chiffre record de 231 milliards d’euros. Affirmant qu’il n’y avait plus que « trois minutes avant minuit », les maires de toute l’Allemagne ont organisé, le 22 juin, des manifestations publiques pour déclarer qu’ils avaient atteint leurs limites. « Nous pouvons nous en sortir cette année, mais au-delà, de nombreuses villes se retrouveront dos au mur », déclare Martin Wilhelm, trésorier d’Offenbach, une ville satellite de Francfort.

Que faire ? Les collectivités locales souhaitent que le gouvernement fédéral s’en tienne au principe « qui commande, paie » ; c’est-à-dire qu’il finance toute nouvelle loi dont elles doivent supporter les coûts. Celles qui ne disposent pas de réserves financières demandent également une aide à court terme de 30 milliards d’euros. Le gouvernement fédéral, lui-même dans une situation budgétaire difficile, n’a guère proposé de solutions. Mais la situation est si grave, selon Henrik Scheller, expert en finances publiques à l’Institut allemand des affaires urbaines, qu’une aide devrait être apportée dans le courant de l’année. Sinon, « nous pourrions assister à une sorte de révolution ».

Cela ne semble pas imminent à Ingolstadt. Mais Michelle et Christian, un couple de la région, affirment remarquer de petits signes de déclin, allant des bibliothèques sollicitant des dons à un festival municipal dont le financement a été réduit. Ailleurs, nombreux sont ceux qui craignent qu’une dégradation de l’espace public ne profite à l’Alternative pour l’Allemagne, parti dit d’extrême droite. « Chaque toit d’école qui fuit et qui n’est pas réparé depuis trois ans renforce les populistes de droite », explique Marc Grand-Montagne, responsable de l’éducation et de la culture à Ingolstadt. Peut-être que cela incitera Berlin à se ressaisir. 

Source : The Economist

Féminisme racialiste et écologisme allemand : « Ma lignée s’éteint avec moi »

Verena Brunschweiger, militante féministe allemande et essayiste controversée du mouvement « kinderfrei » (libre d'enfants), assène que les populations occidentales, et en particulier les femmes blanches, ont le devoir moral de limiter radicalement leur natalité, voire d’y renoncer entièrement. Son slogan qu'elle brandit fièrement, « Ma lignée s’éteint avec moi », est présenté comme un choix responsable et éthique face à ce qu'elle appelle la crise climatique, la surpopulation et l’épuisement des ressources.

Elle dénonce virulemment les appels à une natalité plus élevée, notamment ceux d’Elon Musk, qu’elle interprète comme une volonté d’encourager davantage de naissances parmi les populations blanches, de contrôler les femmes et de limiter l’accueil des réfugiés. Pour elle, ces discours pro-natalistes relèvent d’une idéologie de droite, réactionnaire et raciste, qui cherche à renvoyer les femmes à des rôles traditionnels.

En revanche, elle plaide pour un accueil beaucoup plus large de ce qu'elle nomme « réfugiés ». Les pays occidentaux, principaux responsables historiques du changement climatique selon elle, auraient une obligation morale particulière envers les populations qui en subissent les conséquences. Son discours associe ainsi la réduction des naissances dans les populations occidentales — et plus particulièrement blanches — à un accueil accru des réfugiés, présenté comme un acte à la fois écologique, féministe et relevant de la justice historique.

Incohérences logiques, racialisme, égoïsme et pulsions de mort

Si le refus personnel d’avoir des enfants relève d’une liberté individuelle qui peut parfois se comprendre, la construction idéologique que Mme Brunschweiger en fait soulève de sérieuses difficultés, tant par ses incohérences logiques que par ses implications morales et civilisationnelles.

Sur le plan écologique, son raisonnement présente une incohérence importante. En invoquant l’équation Impact = Population × Affluence × Technologie, elle minimise le rôle du facteur « affluence ». Or, transplanter des populations provenant de régions à faible consommation vers des sociétés à haut niveau de vie européen ou nord-américain ne réduit pas mécaniquement l’impact environnemental global ; cela peut au contraire l’accroître. Le chauffage hivernal, les transports, l’habitat et les modes de consommation propres aux pays développés augmentent généralement l’empreinte carbone par habitant. Promouvoir simultanément une forte baisse de la natalité occidentale et une immigration importante apparaît donc difficile à concilier avec un objectif strictement environnemental. Il s’agit davantage d’un déplacement des populations que d’une réduction assurée de la pression sur les ressources.

Une autre difficulté réside dans la dimension explicitement ethnique (racialiste) du discours. En ciblant plus particulièrement la natalité des populations blanches, tout en défendant parallèlement un accueil accru des réfugiés, Mme Brunschweiger introduit un critère identitaire dans un débat qui se prétend pourtant universaliste. Cette position peut être interprétée comme une forme d’ingénierie démographique fondée sur un critère ethnique. Qu’une militante se réclamant de l’antiracisme défende une telle asymétrie démographique peut apparaître, aux yeux de ses détracteurs, comme une contradiction profonde.

Le fondement philosophique de cette position est sans doute l’aspect le plus dérangeant. Son discours peut être perçu comme traduisant une forme de renoncement civilisationnel : l’Occident n’y apparaît plus comme une civilisation à réformer ou à améliorer, mais essentiellement comme une réalité historique coupable dont le déclin démographique serait non seulement acceptable, mais moralement souhaitable. D’aucuns peuvent voir dans cette logique une forme de haine de soi civilisationnelle, voire une véritable pulsion de mort appliquée à l’Occident blanc ; tel est notamment le point de vue de l’auteur de ces lignes. Sans prétendre sonder les intentions personnelles de Mme Brunschweiger, il est permis de considérer que le slogan « Ma lignée s’éteint avec moi », associé à l’idée d’un devoir moral de réduire les naissances des populations blanches, véhicule un imaginaire de l’effacement davantage que de la transmission, pour rester poli.


Qualifier d’égoïstes ou de narcissiques les parents qui souhaitent transmettre leur langue, leur culture et leur héritage, tout en présentant le renoncement à la postérité comme un acte supérieur de responsabilité, procède d’un renversement moral contestable. Une société qui cesse volontairement d’assurer son renouvellement démographique prend le risque d’un affaiblissement durable de sa continuité culturelle. Les civilisations peuvent disparaître sous l’effet de facteurs extérieurs, mais aussi lorsque leurs propres élites cessent de considérer leur transmission comme un bien.

En définitive, le discours de Mme Brunschweiger n’apparaît ni particulièrement courageux ni véritablement visionnaire. Il peut être lu comme le symptôme d’un courant intellectuel occidental qui appelle plus volontiers de ses vœux le déclin démographique de sa propre civilisation que les moyens de la réformer et de la faire perdurer. Il est parfaitement possible de critiquer le consumérisme, de défendre l’émancipation des femmes et de promouvoir une politique environnementale ambitieuse sans conclure qu’un recul démographique et culturel de l’Europe constituerait un idéal moral.


L’antisémitisme de gauche : les leçons de l’affaire Dreyfus

Extrait d'un texte de Michel Aubouin paru dans le Figaro. Ancien préfet et inspecteur général de l’administration, Michel Aubouin a exercé de 2009 à 2013 les fonctions de directeur du ministère de l’intérieur en charge de l’intégration des étrangers et des naturalisations. Il a notamment publié « 40 ans dans les cités » (Presses de la Cité, 2019) et « Le Défi d’être français » (Presses de la Cité, 2023).

Quand le capitaine Dreyfus a été interpellé puis condamné, la question de son identité israélite n’avait pas été soulevée. On lui reprochait surtout d’être alsacien et de parler allemand, ce qui faisait de lui un espion commode. À la marge, on lui reprochait aussi d’être polytechnicien quand la presque totalité des officiers supérieurs étaient saint-cyriens. L’accusation « raciale » n’est intervenue que dans un second temps, quand des journalistes antisémites (Édouard Drumont, Léon Daudet…) s’en sont mêlés.


En ces années 1890, l’antisémitisme s’était répandu en France, sous deux formes très distinctes. La première était à la fois populaire et parisienne. Elle s’était propagée à la suite de l’installation à Paris de grandes familles venues de l’empire austro-hongrois, à la richesse ostentatoire. Cet antisémitisme populaire a nourri le discours de la gauche de l’époque, celui du Parti ouvrier français de Jules Guesde.  [En juillet 1898, le parti ouvrier français, dirigé par Jules Guesde explique que les prolétaires n’ont rien à gagner à prendre position en faveur de Dreyfus, ce juif militaire issu des rangs de la bourgeoisie.] La figure du Juif y est associée à celle du banquier, donc du « grand capital », ennemi du prolétariat. Seul Jaurès, après un temps d’hésitation, s’est démarqué de cette lecture xénophobe de la situation pour rejoindre les rangs des premiers Dreyfusards : Émile Zola, Anatole France et Marcel Proust.

La seconde forme de l’antisémitisme est née dans les départements d’Algérie où les Juifs berbères, depuis l’occupation du Maghreb par les Arabes, occupaient une position subalterne, comme les chrétiens du reste. Ces 35000 «israélites indigènes», pour la plupart artisans misérables, ont obtenu en 1870 la citoyenneté française, quand les musulmans, dans leur très grande majorité, ont refusé le bénéfice de la naturalisation. Cette faveur provoqua, vingt ans plus tard, l’acrimonie des populations musulmanes et européennes (originaires pour l’essentiel des provinces déshéritées de l’Espagne et de l’Italie). Et c’est en Algérie, où l’infâme Drumont, auteur de La France juive, fut élu député, que les incidents antisémites ont été violents.

Le procès Dreyfus, par sa durée, structura les deux camps : la Ligue des droits de l’homme contre la Ligue de la patrie française.
Une du journal Le Grelot, à l'origine républicain et anticlérical, de novembre 1894. Dreyfus est présenté comme un Judas (en référence à Judas Iscariote, un des douze apôtres de Jésus qui l'aurait dénoncé aux grands prêtres du temple de Jérusalem contre quelques pièces d'or). Derrière lui, sous une bannière maçonnique, Jules Guesde et Jean Jaurès, chefs de file de l'extrème gauche,  sont également assimilés à des ennemis de la France liés à un complot international
 
La gauche, dans cette affaire, conformément au mot d’ordre de Guesde, s’était tenue à l’écart du débat. Un demi-siècle plus tard, le gouvernement du maréchal Pétain, élu par des parlementaires SFIO [le Parti socialiste - Section française de l'Internationale ouvrière] et radicaux[-socialistes, "rad-soc"] (les communistes ayant préféré respecter la lettre du pacte germano-soviétique) pouvait, sans provoquer de réaction, prendre à l’égard des Juifs, étrangers puis français, des mesures impardonnables. Pierre Laval, son maître d’œuvre, était lui-même issu des rangs de la SFIO.

Dans les départements algériens, dans le même temps, la situation des Juifs était devenue si inconfortable qu’ils furent les premiers à quitter, après la guerre, l’Algérie pour la France. Leurs ancêtres étaient savetiers, leurs descendants seraient professeurs de médecine. Les anciens dhimmis occuperaient des fonctions éminentes quand les émigrés venus de l’Algérie musulmane travailleraient comme OS [ouvriers spécialisés] chez Renault.

Jean-Luc Mélenchon connaît cette histoire par cœur, car ses ancêtres appartenaient à cette diaspora espagnole qui avait alimenté la population pied-noire d’Algérie. Sans doute lui était-il facile de comprendre que la population musulmane des banlieues serait facile à mobiliser sous le drapeau de la Palestine. Son « génie politique » a fait le reste. La gauche française ne fut jamais du combat contre l’antisémitisme.
 
1999, Alfred Dreyfus est gracié par le président de la République, Émile Loubet. Le Grelot parle de l'Allemand Dreyfus (il est né Français en Alsace mais parle français et allemand) alors que le Français est entravé par ses obligations de contribuables et de soldat.