mercredi 27 mai 2026

L'Essor de l'enseignement à domicile dans le monde

Dans le sillage de la pandémie, de plus en plus de parents scolarisent leurs enfants à la maison

Quelques mois après que deux enfants ont agressé le fils d'Enna Pink à coups de bâton à la maternelle, celui-ci a commencé à la supplier de rester à la maison. « Je ne voulais pas le forcer à y aller », explique Mme Pink. Elle et son mari, qui travaillaient tous deux dans une jeune entreprise, pensaient que l’enseignement à domicile conviendrait mieux à leur fils, qui est « hypersensible ». Mais cette pratique est illégale en Allemagne, où ils vivaient. Ils ont donc déménagé au Costa Rica, où l’enseignement à domicile est interdit aux résidents locaux, mais où il y a peu de contrôles pour les nomades numériques.

Aujourd’hui, ses enfants, âgés de sept et quatre ans, ne suivent pas de programme scolaire ; ils apprennent plutôt en jouant dehors, en participant à des activités locales avec d’autres enfants et en voyageant à travers le monde. Elle estime que tout cela stimule leur curiosité et leur confiance en eux. « Nous pensons que ce dont notre société a besoin à l’avenir n’est pas ce que le système scolaire peut offrir », dit-elle.

L’enseignement à domicile a longtemps été associé à des parents excentriques, des enfants maladroits et une pédagogie bancale. Mais il connaît une croissance rapide. Les chiffres étaient déjà en hausse avant la pandémie ; ils ont depuis explosé dans des pays comme la Grande-Bretagne, l’Australie et le Canada (voir graphique ci-dessous). Aux États-Unis, 3,2 millions d’enfants, soit 6 % de la population d’âge scolaire, suivaient un enseignement à domicile en 2024 — plus du double du nombre enregistré en 2019.



À mesure que l'enseignement à domicile s'est développé, les familles qui y ont recours ont également changé. Prenons l'exemple des États-Unis, où l'enseignement à domicile, autrefois une mode parmi la gauche contre-culturelle des années 1970, était, dans les années 1980, porté par des conservateurs qui dénonçaient les écoles comme des « pépinières sataniques ». Il est toujours associé aux chrétiens évangéliques blancs.

Mais aujourd’hui, les parents qui font l’école à la maison aux États-Unis ressemblent globalement au reste de la population, explique Angela Watson, responsable de la recherche sur l’enseignement à domicile à l’université Johns Hopkins. En fait, dit-elle, c’est parmi les familles de couleur que l’enseignement à domicile connaît la croissance la plus rapide, beaucoup d’entre elles s’inquiétant de la discrimination et de programmes scolaires peu adaptés à leur culture. Pour des raisons peut-être similaires, dans l’enquête Household Pulse Survey du Bureau du recensement menée en 2022-2023, un pourcentage plus élevé de parents pratiquant l’enseignement à domicile s’identifiait comme LGBT que parmi les parents dont les enfants fréquentaient l’école publique ou privée. Mme Watson note que la plupart des familles « mélangent » les types d’enseignement : environ la moitié des enfants scolarisés à domicile aux États-Unis ne suivent ce mode d’enseignement que pendant un à trois ans.

Les raisons qui poussent à l’enseignement à domicile évoluent également. Les parents sont désormais plus enclins à dire que leur principale préoccupation est la sécurité physique et psychologique de leur enfant. « Depuis la naissance de [mon aîné], le monde est devenu un peu fou », explique Rebecca Hardman, une mère britannique. Elle et son mari avaient prévu d’envoyer leur jeune fils à l’école à la fin du confinement lié à la pandémie. Mais ils ont commencé à considérer l’enseignement à domicile comme une alternative à long terme. Les enfants à l’école semblaient davantage exposés à la pression de leurs pairs et à l’influence néfaste des réseaux sociaux. « Tout cela a changé si rapidement que chaque fois que je me disais : “Oh, c’est peut-être le moment”, je me disais aussitôt : “Mon Dieu, en fait, qu’est-ce qu’il apprendrait ?” »

Les parents s’inquiètent également de la course effrénée à la réussite. L’Organisation mondiale de la santé (OMS), dans une enquête menée auprès de 280 000 jeunes dans 44 pays, a constaté que la proportion de filles de 15 ans se sentant sous pression à l’école était passée de 54 % à 63 % entre 2018 et 2022. C’est particulièrement préoccupant pour les enfants qui ont des difficultés d’apprentissage, sont autistes ou souffrent de troubles de santé mentale. (Un enfant sur six parmi les 126 000 scolarisés à domicile pendant le trimestre d’automne en Angleterre l’année dernière a cité la santé mentale comme principale raison.) L’éducation traditionnelle est « rigide, peu accueillante, stressante, bureaucratique et tout simplement insupportable », affirme Hanna Lippi, une mère slovène. Elle a scolarisé ses enfants à domicile avant le durcissement de la réglementation en 2024 et envisage de s’installer à l’étranger pour pouvoir continuer à le faire. En raison de l’importance accordée à l’évaluation scolaire, dit-elle, « les familles sont épuisées ».


D’autres parents pensent simplement pouvoir offrir un meilleur enseignement. Beaucoup considèrent que les programmes scolaires nationaux sont dépassés sur tous les sujets, de la question raciale à l’intelligence artificielle, ou trop rigides pour un monde en constante évolution. Issy Butson, animateur d’un balado populaire consacré à l’enseignement à domicile, s’est lancé dans cette voie en Nouvelle-Zélande après avoir travaillé pendant vingt ans dans des entreprises de logiciels et des jeunes pousses. Il rejette les matières traditionnelles si ses enfants ne les apprécient pas. « Notre aîné est un conteur : c’est un écrivain, un lecteur et un illustrateur, et ça a toujours été sa passion. Il serait donc complètement fou de penser que nous pourrions un jour nous asseoir pour lui enseigner les maths. Ça semblerait tout simplement inutile. » À la place, il utilise des tutoriels en ligne pour enseigner des sujets comme le codage, qu’il juge plus utiles. Les écoliers ont « été formés selon un modèle totalement différent pour un monde totalement différent », dit-il.

Le rejet de l’école en inquiète plus d’un. Certaines études menées par des défenseurs de l’enseignement à domicile montrent que les enfants scolarisés à la maison obtiennent de meilleurs résultats que leurs camarades. Mais cette pratique apparaît sous un jour moins favorable dans d’autres études qui prennent en compte le milieu familial.

En 2025, Cardus, un groupe de réflexion canadien, a publié une étude qui tenait compte de la pauvreté pendant l’enfance, du fait que le répondant ait grandi avec ses deux parents biologiques et de son appartenance à un foyer religieux. L’article, rédigé par Mme Watson et Albert Cheng de l’université de l’Arkansas, a révélé que les adultes américains ayant suivi un enseignement à domicile étaient moins susceptibles de travailler à temps plein ou d’avoir un revenu familial supérieur au salaire médian. Une étude de 2014, s’appuyant sur les données de l’enquête nationale américaine sur la consommation de drogues et la santé, a montré que les enfants scolarisés à domicile âgés de 12 ans et plus étaient deux à trois fois plus susceptibles de déclarer avoir un retard par rapport à leur niveau scolaire. Et en 2020, une méta-analyse réalisée par Robert Kunzman et Milton Gaither a révélé que les enfants scolarisés à domicile avaient tendance à obtenir de bons résultats aux tests verbaux, mais à prendre du retard en mathématiques.

Les études sur la santé mentale et l’intégration sociale dressent également un tableau contrasté. La plupart des données sont recueillies par le biais d’auto-évaluations, et la plupart des familles pratiquant l’enseignement à domicile ont tendance à affirmer que leurs enfants sont bien socialisés. Mais la durée de l’enseignement à domicile semble jouer un rôle important. Le rapport Cardus a révélé que les élèves scolarisés à domicile pendant huit ans ou plus faisaient état des niveaux d’optimisme les plus élevés et des liens sociaux les plus étroits. En revanche, ceux scolarisés de cette manière pendant un à deux ans présentaient les niveaux d’anxiété les plus élevés, et ceux scolarisés à domicile pendant trois à sept ans avaient le moins de liens sociaux étroits et la satisfaction de vie la plus faible (voir graphique ci-dessous).



Un aspect difficile à mesurer est le degré d’isolement des enfants et leur vulnérabilité face à la maltraitance à la maison. C’est un point central pour les défenseurs d’une réglementation accrue de l’enseignement à domicile, comme la Coalition for Responsible Home Education, une organisation américaine dont de nombreux membres du personnel ont eux-mêmes été scolarisés à domicile.

Il n’existe aucune preuve validée par des pairs établissant un lien entre l’enseignement à domicile et des taux plus élevés de maltraitance ou de négligence. Mais à l’échelle mondiale, ce sont les enseignants qui signalent le plus souvent les cas aux services de protection de l’enfance ; ainsi, la réduction des contacts entre les élèves et le personnel scolaire peut permettre à la maltraitance de passer inaperçue. Certains experts s’inquiètent en outre que des parents maltraitants puissent retirer leurs enfants de l’école sous prétexte de leur faire suivre un enseignement à domicile. En 2024, une étude du Child Safeguarding Practice Review Panel (Comité d’examen des pratiques de protection de l’enfance) en Angleterre a révélé que les enfants scolarisés à domicile étaient « moins visibles » pour les organismes de protection de l’enfance, bien qu’elle ait également indiqué que la plupart des enfants scolarisés à domicile « mènent une vie heureuse et sûre ».

De nombreux pays ont des réglementations extrêmement strictes en matière d’enseignement à domicile. La scolarisation est obligatoire dans des pays tels que la Chine, l’Allemagne, la Grèce, les Pays-Bas, l’Espagne et la Turquie ; les dérogations sont rares. Dans d’autres pays, notamment en Corée du Sud et à Singapour, l’enseignement à domicile est soumis à des restrictions strictes. Cette année, la Grande-Bretagne a adopté la loi sur le bien-être des enfants et les écoles (Children’s Wellbeing and Schools Act), qui met en place un registre national des enfants non scolarisés et renforce la surveillance locale de l’enseignement à domicile ; auparavant, les parents devaient simplement s’assurer que leurs enfants reçoivent une éducation à temps plein « adaptée » à leur âge. Et en 2021, après une série d’attentats terroristes, la France a adopté une loi limitant l’enseignement à domicile à des circonstances exceptionnelles dans le but de lutter contre l’extrémisme et de protéger les valeurs laïques. 

[Un prétexte fallacieux selon ce carnet:  aucun des terroristes n'avaient été instruits à la maison, ils avaient dans l'immense majorité suivi leur scolarité à l'école PUBLIQUE.

Mohammed Merah (attentats de Toulouse et Montauban, 2012) : 
Élevé et scolarisé en écoles publiques à Toulouse (quartiers sensibles). 

Frères Kouachi (attaque contre Charlie Hebdo le 7 janvier 2015)
Saïd Kouachi (né en 1980) et Chérif Kouachi (né en 1982). Ils fréquentaient le collège Lakanal à Treignac (établissement public).  

Amedy Coulibaly (prise d’otages et tuerie à l’Hyper Cacher le 9 janvier 2015)
Né en 1982 à Juvisy-sur-Orge (Essonne), grandi à Grigny (cité de la Grande Borne).  
Scolarité dans des établissements publics de l’Essonne.  


Les trois terroristes du Bataclan 13 novembre 2015 (tous français)
Ismaël Omar Mostefaï (29 ans)  Scolarisé en écoles et établissements publics en France.  
Samy Amimour (28 ans) Bon élève au collège Paul-Bert de Drancy (établissement public).  
Foued Mohamed-Aggad (23 ans) Scolarisé en écoles publiques locales, puis dans un lycée technique.  

Figures belges / franco-belges importantes de l’opération
Abdelhamid Abaaoud (coordinateur principal, belgo-marocain)  Inscrit en 1999 au Collège Saint-Pierre d’Uccle (établissement catholique privé et prestigieux de Bruxelles). Il n’y reste qu’un an (expulsé pour comportement disruptif et mauvais résultats).  Ensuite scolarité classique dans le système belge (public ou ordinaire) à Molenbeek.
Salah Abdeslam (logistique, seul survivant).  A fréquenté l’Athénée Royal Serge Creuz (établissement public secondaire à Molenbeek).  

Abdoullakh Anzorov (assassinat de Samuel Paty, 16 octobre 2020)  
Éducation : Scolarisé en école publique française depuis l’âge de 6 ans (arrivé comme réfugié de Tchétchénie). Il a fait toute sa scolarité en France, avec des problèmes de comportement signalés dans les établissements publics (bagarres, déscolarisation progressive). 

Brahim Aissaoui (ou Issaoui, attentat de Nice, 29 octobre 2020) 
Éducation : Tunisien arrivé récemment en France (clandestinement). Il avait un parcours de décrocheur scolaire en Tunisie (écoles publiques locales), avec des petits boulots et une radicalisation récente. Pas d’IEF ni d’école privée française notable. 
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Mais dans d’autres pays, la réglementation est remarquablement souple. Les États-Unis, berceau de l’enseignement à domicile, ont connu plusieurs vagues de déréglementation, en partie grâce à des décennies de plaidoyer mené par la Home School Legal Defence Association, un groupe conservateur désormais actif dans le monde entier.

Dans presque tous les États américains, les tuteurs peuvent dispenser un enseignement à domicile même s’ils ont été condamnés pour des crimes violents ou sexuels commis contre des enfants. Dans 42 États, il n’existe aucun seuil de qualification minimum pour l’enseignement parental. Seuls huit États américains exigent que tous les enfants scolarisés à domicile passent des évaluations scolaires, et 27 n’imposent aucune exigence en matière d’évaluation. Onze États n’exigent même pas que les familles informent les districts de leur intention de scolariser leurs enfants à domicile. Et certains États subventionnent désormais l’enseignement à domicile, permettant aux parents de dépenser l’argent des contribuables pour des services tels que le soutien scolaire.

Dans les cas extrêmes, l’absence de contrôle réglementaire peut permettre à des idéologies pernicieuses de se propager sans entrave. En 2023, un réseau d’enseignement à domicile de l’Ohio, qui regroupait pas moins de 3 000 suprémacistes blancs sur les réseaux sociaux, a été dénoncé ; Mein Kampf d’Hitler constituait la pierre angulaire de son programme scolaire. Les autorités ont enquêté sur le groupe mais ont finalement conclu qu’aucune loi n’avait été enfreinte, car les lois de l’État sur l’enseignement à domicile ne réglementent pas le contenu des programmes scolaires.

Tels sont peut-être les risques stéréotypés [caricaturaux dirions-nous] de l’enseignement à domicile, mais d’une manière plus générale, cette pratique trouve un écho favorable à travers tout le spectre idéologique. Mme Watson note que dans une enquête de 2024, les parents américains pratiquant l’enseignement à domicile étaient à peine moins susceptibles de se définir comme progressistes ou modérés que leurs homologues dont les enfants fréquentent l’école publique. Les parents de tous bords ont désormais tendance à affirmer – malgré des résultats mitigés en matière de résultats scolaires et d’adaptation sociale – qu’ils veulent simplement ce qu’il y a de mieux pour leurs enfants.