Certains s'opposent à ce que les adolescents lisent Jane Eyre. Mais le Parti adore ce roman. Lire le bon genre de roman d'amour ?
« Lectrice, je l'ai épousé » : c'est par cette phrase que s'ouvre le dernier chapitre de Jane Eyre.
Cette célèbre phrase est une douce musique aux oreilles des responsables chinois. Depuis septembre, le roman de formation victorien de Charlotte Brontë est devenu une lecture obligatoire pour tous les collégiens et lycéens chinois. Le gouvernement, qui veut justement inciter les Chinois à se marier et à faire des enfants, s'inquiète de voir les femmes demander de plus en plus le divorce. Cette héroïne indépendante, Mlle Eyre, qui refuse deux demandes en mariage avant de finir par se marier et d'avoir un fils, a, selon le Parti communiste, une ou deux leçons à donner à la jeunesse chinoise.Selon certaines estimations, la Chine pourrait compter 250 millions d'habitants de moins en 2050 qu'aujourd'hui. Après avoir autrefois imposé une stricte limitation des naissances, le Parti intensifie désormais ses efforts pour bâtir une « société favorable à la natalité ». Sans grand succès : au premier semestre 2026, le taux de nuptialité a reculé de 7,5 %, tandis que le taux de divorce progressait de 3,9 %. L'an dernier, les naissances sont tombées à un niveau historiquement bas : moins de la moitié du nombre enregistré dix ans plus tôt.
En juin, le gouvernement a lancé une campagne de deux mois pour sévir contre les mini-séries qui font l'apologie du « culte de l'argent » et de « conceptions dévoyées du mariage ». Ces vidéos très courtes, extrêmement populaires, racontent souvent des histoires absurdes ou fantastiques. Parmi les genres en vogue figure celui du « PDG despotique », où de riches patrons autoritaires font tomber les femmes pauvres sous leur charme. Ce genre séduit tout particulièrement ceux qui estiment que les possibilités de progression sociale se réduisent en Chine.
Pourquoi promouvoir Jane Eyre ? Sur les réseaux sociaux, certains internautes voient dans le roman un prototype de ces fictions mettant en scène des « PDG despotiques ». Mlle Eyre, gouvernante issue d'un milieu modeste, conquiert le cœur de son riche employeur, Edward Rochester. Son caractère autoritaire et ombrageux correspond à celui des PDG stéréotypés de ces vidéos. Mais une récente chronique du Quotidien de Pékin, journal officiel, souligne clairement le message : « Jane est convaincue que l'amour doit reposer sur l'égalité des âmes plutôt que sur le rang social, la richesse ou l'apparence. Ce n'est que lorsque deux personnes s'aiment sincèrement qu'elles peuvent accéder au véritable bonheur. »
Le Quotidien de Pékin concède que certains parents s'opposent à l'idée d'imposer aux adolescents d'une quinzaine d'années l'étude d'un roman aussi centré sur l'amour. Mais Jane Eyre est profondément ancré dans l'imaginaire littéraire chinois : la première traduction est parue en 1917. Une adaptation du roman figurait parmi les premiers films occidentaux projetés en Chine après la mort de Mao, en 1976. Le président Xi Jinping a évoqué le livre en 2015, lors d'une visite en Grande-Bretagne. Une comédie musicale adaptée du roman a été présentée cette semaine à Pékin. Aux yeux des Victoriens, Mlle Eyre pouvait passer pour une effrontée. Mais elle est aux antipodes des féministes chinoises d'aujourd'hui, que M. Xi considère comme une menace pour la procréation.

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