Peter Gray a récemment publié Restoring Childhood: How to Set Kids Free in the Age of Anxiety (littéralement, Retrouver l'enfance : Comment libérer les enfants à l'ère de l'anxiété). Psychologue et professeur de psychologie et de neurosciences au Boston College, Gray, qui étudie depuis longtemps le jeu et l'autonomie des enfants, y conteste l'explication aujourd'hui dominante de la dégradation de la santé mentale des adolescents : selon lui, le problème vient moins des téléphones intelligents et des réseaux sociaux que de la transformation de l'enfance, et notamment de l'emprise croissante de la réussite scolaire.
Son principal contradicteur est Jonathan Haidt, dont le livre Génération anxieuse, paru en français en 2024, a contribué à populariser l'idée que la généralisation du téléphone intelligent et des réseaux sociaux, à partir du début des années 2010, est à l'origine de l'augmentation de l'anxiété et de la dépression chez les jeunes. Mais l'opposition entre les deux hommes est moins radicale qu'il n'y paraît. Haidt avait déjà décrit plusieurs années auparavant une autre transformation de l'enfance : la montée de l'anxiété parentale et la disparition progressive du jeu libre et des déplacements sans surveillance. Le véritable désaccord porte donc surtout sur ce qui s'est produit ensuite et sur le poids à attribuer à l'école et à l'environnement numérique.
Haidt et Greg Lukianoff avaient publié en 2018 The Coddling of the American Mind. Ce livre n'a pas été traduit en français à notre connaissance. Son titre pourrait se traduire par Le Dorlotage de l'âme américaine, car il s'agit d'un clin d’œil au livre d'Alan Bloom, The Closing of the American Mind (publié en français sous le titre de L'Âme désarmée).
Dans cet ouvrage, Haidt décrivait notamment la montée, à partir des années 1980, d'une parentalité dominée par la peur du danger. Il évoquait la médiatisation des enfants disparus et l'apparition, en 1984, de leurs photographies sur les boîtes de lait. Cette peur aurait contribué à faire disparaître une forme d'enfance dans laquelle les enfants jouaient dehors, se déplaçaient seuls et apprenaient à évaluer eux-mêmes les risques ordinaires.
Gray fait remonter lui aussi à cette période le recul de la liberté laissée aux enfants. Il évoque plusieurs affaires d'enfants enlevés puis assassinés qui ont nourri une peur durable de l'enlèvement, alors que le monde n'était pas devenu proportionnellement plus dangereux. Les parents ont progressivement considéré leurs enfants comme plus vulnérables et ont davantage encadré leurs déplacements et leurs activités. Selon Gray, cette évolution a privé les enfants d'occasions essentielles de jouer librement, de prendre de petits risques et d'apprendre par eux-mêmes à se débrouiller.
Il y a donc ici un premier point d'accord important entre Gray et Haidt : la crise actuelle de l'enfance ne commence pas avec le téléphone intelligent. Tous deux décrivent une première transformation, amorcée dans les années 1980, au cours de laquelle la peur des dangers du monde réel a progressivement conduit à une surveillance accrue et à une diminution de l'autonomie enfantine.
Ils divergent en revanche sur ce qui s'est produit ensuite. Pour Haidt, l'apparition du téléphone intelligent et des réseaux sociaux constitue une seconde rupture, beaucoup plus brutale : l'enfance déjà privée d'une partie de son autonomie dans le monde réel aurait été remplacée, chez les adolescents, par une enfance largement organisée autour du monde numérique. Pour Gray, la transformation de l'école et la pression croissante exercée par la recherche de la réussite scolaire jouent un rôle beaucoup plus important, tandis que les données ne justifieraient pas de faire des réseaux sociaux la cause principale de la crise.
Le désaccord n'est donc pas seulement théorique. Haidt préconise des restrictions collectives très larges ; Gray considère ces restrictions comme une réponse à une panique morale insuffisamment étayée par les données. Haidt propose notamment de retarder le téléphone intelligent jusqu'à 14 ans, les réseaux sociaux jusqu'à 16 ans et de rendre les écoles exemptes de téléphones ; Gray préconise plutôt d'apprendre aux enfants à utiliser ces outils avec discernement, tout en restaurant le jeu, l'autonomie et les activités dans le monde réel. Guide de lecture de The Anxious Generation, Penguin Random House
Gray voit dans l'évolution de l'école américaine une composante essentielle de cette histoire. Le Common Core est un ensemble de normes scolaires américaines, adopté par la plupart des États à partir de 2010, qui fixe des attentes communes principalement en anglais et en mathématiques pour les élèves de la maternelle à la fin du secondaire.
Gray met notamment en parallèle une enquête de l'American Psychological Association de 2009, dans laquelle 44 % des élèves déclaraient s'inquiéter de leur réussite scolaire, et une enquête de 2013, dans laquelle 83 % considéraient l'école comme une source importante de stress. Il observe également que, lorsqu'on demande aux adolescents ce qui les rend anxieux ou déprimés, l'école arrive fréquemment en tête.
Il faut toutefois préciser ce que signifie ici « Common Core ». Les normes elles-mêmes ne prescrivaient ni davantage d'heures de cours, ni davantage de devoirs, ni une compétition accrue entre les élèves. Le point institutionnel de Gray est plutôt que leur mise en œuvre s'est inscrite dans un régime scolaire américain déjà transformé par l'évaluation permanente des établissements et des enseignants, l'importance croissante des résultats aux tests et l'enseignement orienté vers ces évaluations. Le No Child Left Behind Act, adopté en 2001, avait déjà fortement renforcé cette logique de responsabilisation fondée sur les résultats. Le Common Core, arrivé autour de 2010, en a été, dans de nombreux États, le nouveau cadre visible et le catalyseur.
C'est dans ce contexte que la thèse de Gray prend davantage de force : il ne dit pas simplement que les enfants ont davantage de travail scolaire ; il soutient que l'école est devenue un système de plus en plus orienté vers la mesure de la performance, au détriment du jeu et de l'exploration. Plus les parents et les enfants considèrent que la réussite scolaire détermine l'avenir, plus ils sont tentés de sacrifier le jeu libre à des activités jugées utiles.
Cette conception explique également sa défense d'une plus grande autonomie des enfants. Gray préconise notamment de leur confier des tâches domestiques, de leur permettre de prendre certaines décisions et, lorsque les circonstances le permettent, de les laisser se déplacer et jouer sans surveillance permanente.
Il ne s'agit donc pas, selon lui, d'une nouvelle méthode éducative qui demanderait davantage aux parents, mais au contraire de leur rendre du temps : lorsque les enfants apprennent à accomplir eux-mêmes certaines tâches et à prendre des responsabilités adaptées à leur âge, les parents n'ont plus à les faire à leur place.
Gray ne soutient pas pour autant qu'il faille laisser les enfants faire n'importe quoi sur Internet. Il admet la nécessité de règles et considère que certains contenus devraient être interdits à tous, pas seulement aux mineurs. Mais il conteste l'idée que l'usage du téléphone intelligent et des réseaux sociaux puisse expliquer à lui seul la dégradation de la santé mentale des jeunes. Il rappelle notamment que le rapport des National Academies de 2024 ne permet pas d'établir que les réseaux sociaux provoquent des changements dans la santé des adolescents à l'échelle de la population. Le rapport relève toutefois plusieurs mécanismes potentiellement nocifs et souligne la diversité des effets selon les individus. National Academies of Sciences, Engineering, and Medicine, Social Media and Adolescent Health (2024)
Gray a donc raison sur une partie essentielle du diagnostic de fond. On a progressivement retiré aux enfants une part de leur liberté, de leur autonomie et de leurs responsabilités, tandis que le temps consacré au jeu libre diminuait. L'école occupe parallèlement une place croissante dans leur vie, et une culture de la performance peut transformer l'enfance en préparation permanente à l'étape suivante.
Il a également raison de contester l'explication qui ferait des réseaux sociaux la cause unique de la crise. Les conclusions des National Academies ne permettent pas de leur attribuer un effet causal sur la santé des adolescents à l'échelle de la population. Mais cela ne suffit pas à réfuter la thèse plus précise de Haidt : celui-ci ne soutient pas seulement qu'un nombre élevé d'heures passées devant un écran serait nocif ; il avance que le téléphone intelligent a modifié en profondeur les relations sociales des adolescents, leur attention, leur sommeil et leur exposition à la comparaison sociale, et que ces transformations ont touché particulièrement les filles.
Le problème de la thèse de Gray est donc moins de regarder du côté de l'école que d'en faire l'explication du tournant mondial de 2010. Le phénomène auquel il cherche à rendre compte dépasse largement les États-Unis. Le Common Core n'existe ni au Royaume-Uni, ni au Canada, ni en Australie, ni en Nouvelle-Zélande, ni dans les pays européens qui ont eux aussi connu des évolutions préoccupantes du bien-être adolescent.
Une étude portant sur 915 054 adolescents dans 36 pays entre 2002 et 2018 a constaté une progression de la pression scolaire et des plaintes psychosomatiques dans les pays à revenu élevé ; elle a également conclu que l'augmentation de la pression scolaire expliquait une partie de la dégradation observée des plaintes psychosomatiques. Les auteurs soulignent toutefois d'importantes différences entre les pays. Voir Cosma et al., « Cross-National Time Trends in Adolescent Mental Well-Being From 2002 to 2018 and the Explanatory Role of Schoolwork Pressure », Journal of Adolescent Health, 2020
La comparaison internationale ne permet donc pas de rejeter l'hypothèse scolaire ; elle oblige plutôt à la reformuler. Ce qui est susceptible d'avoir changé n'est pas le Common Core en tant que tel, mais un ensemble plus large de pratiques scolaires et de mécanismes de compétition et d'évaluation, dont le Common Core a pu être un catalyseur américain autour de 2010. Cette évolution peut avoir contribué à la crise américaine sans pouvoir expliquer, à elle seule, un phénomène international.
La question des filles apporte un autre élément important. Une étude fondée sur les données recueillies dans 43 pays auprès de 680 269 adolescents entre 2002 et 2018 constate que les plaintes psychologiques ont augmenté davantage chez les filles que chez les garçons. Elle observe parallèlement une progression de la pression scolaire et du temps passé sur Internet ; les deux phénomènes sont associés à l'augmentation des plaintes psychologiques. Voir Boer et al., « National-Level Schoolwork Pressure, Family Structure, Internet Use, and Obesity as Drivers of Time Trends in Adolescent Psychological Complaints Between 2002 and 2018 », Journal of Youth and Adolescence, 2023
Cette différence entre les sexes ne permet donc pas de choisir entre l'école et le monde numérique. Elle fournit plutôt un mécanisme possible de leur convergence. À l'adolescence, les filles présentent en moyenne davantage de symptômes internalisés — anxiété, dépression, rumination — et peuvent être plus sensibles à certains stresseurs évaluatifs et relationnels. La pression scolaire et la comparaison sociale en ligne peuvent dès lors atteindre, chez une partie des adolescentes, une même vulnérabilité par deux voies différentes. Cela contribue à expliquer pourquoi les deux phénomènes peuvent être associés plus fortement aux problèmes psychologiques des filles sans que l'un ou l'autre puisse être désigné comme cause unique.
Il faut néanmoins éviter de transformer cette observation en explication de toute la crise de la jeunesse. La situation des garçons ne se laisse pas réduire au même schéma. Leur trajectoire comporte notamment une mortalité par suicide plus élevée, ainsi que des problèmes de retrait, de décrochage scolaire et de désengagement qui ne sont pas épuisés par l'anxiété scolaire ou par l'exposition aux réseaux sociaux. Une explication générale de la dégradation de la santé mentale des jeunes doit donc être capable de rendre compte de ces différences entre les sexes plutôt que de prendre l'expérience des adolescentes comme modèle universel.
Enfin, il faut être prudent avec l'idée de deux facteurs simplement « concomitants ». Nous ne disposons pas à notre connaissance, à l'échelle internationale, d'une expérience naturelle permettant de séparer proprement l'effet de la transformation scolaire de celui de la transformation numérique. Les deux changements se chevauchent dans le temps et touchent souvent les mêmes adolescents. Les études montrent des associations avec l'un et l'autre, mais elles ne permettent pas d'établir une part précise de causalité pour chacun.
On a donc, pour reprendre une image simple, deux hypothèses plausibles, pas deux verdicts. La prudence interdit de transformer cette situation en partage arbitraire des responsabilités : « tant pour cent pour l'école, tant pour cent pour les réseaux sociaux ». Mais elle interdit tout autant de considérer que l'existence d'un facteur scolaire dispense d'examiner le choc numérique.
Le modèle le plus honnête est donc additif plutôt qu'exclusif :
- une tendance de fond : moins de liberté réelle, moins de jeu autonome et davantage de contrôle adulte depuis plusieurs décennies ;
- une première transformation : à partir des années 1980, la montée de la peur parentale et la disparition progressive d'une enfance autonome dans le monde réel ;
- plusieurs transformations autour des années 2000-2010 : intensification de l'évaluation et de la compétition scolaires, puis généralisation du téléphone intelligent et des réseaux sociaux ;
- des effets différents selon les adolescents : une même transformation peut affecter différemment les filles et les garçons, et certains jeunes peuvent être particulièrement sensibles aux stresseurs scolaires, sociaux ou numériques.
Au total, Gray a raison de réintroduire l'école et la disparition du jeu libre dans une discussion que l'omniprésence du téléphone intelligent a parfois réduite à une seule technologie. Mais le Common Core ne peut expliquer à lui seul le tournant mondial observé autour de 2010. De même, Haidt a raison de considérer l'arrivée du téléphone intelligent comme un choc social réel, mais les données disponibles ne permettent pas d'en faire l'unique cause de la crise.
Le point de convergence le plus solide se situe finalement ailleurs : l'enfance a perdu une part importante de son autonomie et de son jeu libre, d'abord sous l'effet d'une surveillance accrue dans le monde réel, puis dans un environnement où une partie croissante de la vie sociale passe par les appareils numériques. Redonner aux enfants davantage de liberté réelle, de responsabilités et de possibilités de jeu constitue ainsi un enjeu qui dépasse le choix d'une cause unique.

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