vendredi 28 août 2026

La Révo­lu­tion française n’est jamais par­ve­nue à fon­der la démo­cra­tie, les liber­tés d’expres­sion et de réunion, le plu­ra­lisme des opi­nions…

Dans un maître-ouvrage de près de 1 000 pages, le bio­graphe des Bour­bons et de Jésus raconte, dans un style fluide et vivant, la décen­nie 1789-1799, qui chan­gea le visage et le des­tin de la France. Balayant de nom­breux cli­chés et idées reçues atta­chés à la Révo­lu­tion et à ses consé­quences, il insiste sur le rôle cen­tral de la vio­lence dans son déclen­che­ment comme dans son dérou­le­ment. Et rap­pelle ici com­bien elle reste pré­gnante dans la culture poli­tique contem­po­raine. Entretien publié dans le
Figaro Magazine.

— Votre grand récit de la Révo­lu­tion française com­mence non en 1789, mais en 1786-1787, par l’évo­ca­tion de l’échec du plan Calonne, qui visait à ins­tau­rer un impôt uni­ver­sel auquel les deux ordres pri­vi­lé­giés, clergé et noblesse, auraient éga­le­ment été sou­mis. Cette crise finale de l’Ancien Régime fut-elle la der­nière chance de sau­ver la monar­chie ? 

— Sans aucun doute, le plan du contrô­leur géné­ral Calonne visait à refon­der la société par une « révo­lu­tion royale » dans le sens d’une plus grande ratio­na­lité et d’une plus grande jus­tice. Il s’agis­sait d’en finir avec les exemp­tions, les pri­vi­lèges, d’ins­tau­rer au moins en par­tie l’éga­lité des Français devant l’impôt et de cor­ri­ger l’exces­sive diver­sité des par­ti­cu­la­rismes pro­vin­ciaux liés aux aléas de l’his­toire. La dis­tinc­tion des trois ordres – clergé, noblesse et tiers état – devait sub­sis­ter, mais uni­que­ment sur un plan hono­ri­fique. Ce fut le refus égoïste des deux pre­miers ordres, lors de l’Assem­blée des notables, qui pré­ci­pita la crise de l’Ancien Régime. Ce sont, comme l’a dit Cha­teau­briand, « les patri­ciens qui com­men­cèrent la Révo­lu­tion ».

— Lorsque Louis XVI se résout à ren­voyer les Par­le­ments, en août 1787, son frère cadet le comte d’Artois le sou­tient, mais sa vie semble à un moment mena­cée, au point que ses offi­ciers doivent le défendre l’épée à la main. Vous sou­li­gnez alors que « bien avant le 14 juillet 1789, la vio­lence com­mençait à s’insé­rer dans le pro­ces­sus poli­tique ».

[Les Parlements étaient des cours de justice, composées de magistrats, appelés parlementaires. Ces charges étaient pour l’essentiel vénales et héréditaires : les magistrats achetaient leur office à l’État et pouvaient le transmettre ou le vendre. Ils appartiennent donc principalement à la noblesse de robe, une élite judiciaire relativement aisée.

Les Parlements ne représentaient pas démocratiquement le peuple. Ils défendirent certes parfois des principes de limitation du pouvoir royal, mais ils défendaient aussi très fortement les privilèges sociaux et fiscaux des ordres privilégiés, dont ils étaient eux-mêmes issus.

Les Parlements, notamment celui de Paris, refusaient d’enregistrer les édits fiscaux destinés à faire payer davantage les privilégiés (noblesse et clergé), notamment les projets d’impôt voulu par Louis XVI et ses ministres pour résoudre le déficit de l’État.

C’est cette opposition qui conduit Louis XVI à envisager puis à réaliser le renvoi des Parlements en 1788, peu avant la convocation des États généraux.]


— En effet, les vio­lences popu­laires com­men­cèrent dès 1787, par consé­quent bien avant la chute de la Bas­tille. Lors de la ten­ta­tive de réforme judi­ciaire du garde des sceaux Lamoi­gnon et l’exil des Par­le­ments, ani­ma­teurs des troubles contre le pré­tendu « des­po­tisme minis­té­riel », il y eut de vio­lentes émeutes tant en pro­vince qu’à Paris, avec de nom­breux morts. Les auto­ri­tés parurent dépas­sées devant le mécon­ten­te­ment géné­ral et la mul­ti­pli­cité des ini­tia­tives sub­ver­sives sur le plan local. C’est une des rai­sons pour les­quelles une meilleure com­pré­hen­sion des évé­ne­ments néces­site d’inclure ce que l’on a long­temps appelé « la pré­-ré­vo­lu­tion » dans le cycle révo­lu­tion­naire lui-même.

— D’après vous, la façon bru­tale dont l’Assem­blée natio­nale ins­ti­tuée en juin 1789 s’est pro­cla­mée seule repré­sen­tante de la sou­ve­rai­neté au lieu de se pré­sen­ter comme un contre­pou­voir à l’auto­rité royale a conféré au pou­voir légis­la­tif une puis­sance sans limite. Là réside, affir­mez-vous, la cause prin­ci­pale de la dérive ter­ro­riste de la Révo­lu­tion ? 

— Ce qui fait la sin­gu­la­rité de la Révo­lu­tion française par rap­port notam­ment à la Glo­rious Revo­lu­tion anglaise de 1688 tient à une rup­ture sys­té­mique majeure, mar­quée par le dépla­ce­ment jusque-là inconnu de la sou­ve­rai­neté. Les 17 et 20 juin 1789, on passe en effet de la sou­ve­rai­neté monar­chique à la sou­ve­rai­neté natio­nale. Nous avons peine de nos jours à mesu­rer l’ampleur de ce bou­le­ver­se­ment dans l’équi­libre des pou­voirs, tant nous sommes habi­tués et atta­chés à la sou­ve­rai­neté natio­nale. C’était alors d’une audace inouïe, lourde de dan­gers. À ceci s’est ajou­tée l’hubris [démesure] extra­va­gante des élus du peuple. Ivres de leur force nou­velle et sans limites, sai­sis d’une arro­gance incom­men­su­rable, les dépu­tés des dif­fé­rentes assem­blées se prirent pour des dieux légis­la­teurs, croyant pou­voir légi­fé­rer sur tout. De là l’effet d’entraî­ne­ment cata­clys­mique de deux de leurs prin­ci­pales déci­sions : la Consti­tu­tion civile du clergé de 1790 et la décla­ra­tion de guerre de 1792, vou­lue par les Giron­dins, et, contrai­re­ment à ce que répètent les manuels sco­laires, redou­tée par Louis XVI. 

— On oppose sou­vent 1789 à 1793, année de la Ter­reur. Mais selon vous, la véri­table frac­ture se situe entre 1789 et 1792, car la jour­née du 10 août, qui vit la prise des Tui­le­ries par la Com­mune insur­rec­tion­nelle de Paris et la chute de la monar­chie consti­tu­tion­nelle, por­tait en elle l’éli­mi­na­tion des modé­rés au pro­fit des radi­caux.

—  L’insur­rec­tion du 10 août 1792 consti­tue en effet une césure essen­tielle dans l’his­toire de la Révo­lu­tion. Non seule­ment elle consacre l’épui­se­ment du mou­ve­ment de 1789 et l’échec de la Consti­tu­tion dés­équi­li­brée, votée par la Consti­tuante en 1791, mais elle marque aussi le début d’une seconde Révo­lu­tion, au centre de laquelle se pla­cèrent la Com­mune insur­rec­tion­nelle de Paris et les forces qui la sou­te­naient. C’était une autre légi­ti­mité qui, au nom du salut public, pré­ten­dait se sub­sti­tuer aux élus de la nation. Quelques mil­liers de fédé­rés et de sec­tion­naires en armes s’arro­gèrent ainsi le droit de s’expri­mer au nom du peuple tout entier. À la sou­ve­rai­neté natio­nale, les sans-culottes oppo­saient la sou­ve­rai­neté popu­laire et la pra­tique de la « démo­cra­tie tota­li­taire », selon le mot de Ber­trand de Jou­ve­nel et de Jacob Leib Tal­mon, dans laquelle il n’était pas bon d’expri­mer une opi­nion dis­si­dente. 

— La Révo­lu­tion française a inventé les droits de l’homme, mais la plu­part de ceux-ci ont été vio­lés pen­dant la décen­nie révo­lu­tion­naire, de même que la Révo­lu­tion a pro­clamé la sou­ve­rai­neté du peuple, mais en réa­lité n’a jamais ins­tauré la démo­cra­tie au sens où nous l’enten­dons de nos jours. Com­ment expli­quer ce para­doxe ?

— En 1789, la France a tracé le che­min vers la moder­nité, abo­lis­sant la société de corps et d’ordres, les inéga­li­tés de rangs, le reste de la féo­da­lité et du ser­vage. Les idées de liberté, d’éga­lité, de fra­ter­nité se sont répan­dues comme des traî­nées de poudre en Europe à la suite des armées françaises, ébran­lant les hié­rar­chies anciennes et les vieux régimes monar­chiques conser­va­teurs. Au XIXe siècle, la Révo­lu­tion sera même la réfé­rence majeure des forces éman­ci­pa­trices du monde entier.

Elle a pro­clamé la sou­ve­rai­neté popu­laire, la repré­sen­ta­tion natio­nale, la sépa­ra­tion des pou­voirs, l’éga­lité devant la loi et devant l’impôt, l’acces­si­bi­lité de cha­cun à tous les emplois. Elle a même mul­ti­plié les élec­tions. Mais, n’en déplaise à cer­tains his­to­riens, à aucun moment elle n’est par­ve­nue à fon­der la démo­cra­tie moderne, avec les liber­tés d’expres­sion et de réunion, le plu­ra­lisme des opi­nions, des lois pro­tec­trices des mino­ri­tés, des tri­bu­naux impar­tiaux et de solides contre-pou­voirs pro­té­geant des dérives auto­ri­taires. Cet échec est dû en grande par­tie à la fuite en avant des consti­tuants, ivres de leurs pou­voirs : le refus d’un exé­cu­tif fort, le rejet du bica­mé­ra­lisme, la sur­en­chère déma­go­gique pri­vi­lé­giant l’outrance au rai­son­nable.

— « Aucune des grandes démo­cra­ties du monde occi­den­tal d’aujourd’hui, écri­vez-vous, n’a connu un che­min vers la moder­nité par­semé de tant de vio­lence et de haine. » En quoi cette culture de la vio­lence a-t-elle laissé des traces dans la vie poli­tique de la France contem­po­raine ?

— En dehors de l’endet­te­ment public, déjà gigan­tesque en 1789, les grands enjeux poli­tiques d’aujourd’hui – pou­voir d’achat, insé­cu­rité, immi­gra­tion de masse, réin­dus­tria­li­sa­tion, impuis­sance bureau­cra­tique, défis envi­ron­ne­men­taux, cultu­rels et iden­ti­taires… – n’ont aucun rap­port avec ce qu’ils étaient à cette époque ; il n’empêche qu’on se com­plaît tou­jours dans les struc­tures men­tales des temps révo­lu­tion­naires. La divi­sion droite-gauche, qui remonte à l’Assem­blée consti­tuante, est sou­vent perçue comme une guerre civile à peine régu­lée, et la France n’est tou­jours pas gué­rie de la pas­sion mala­dive de l’éga­lité. D’où ce can­cer de la jalou­sie, de la haine popu­liste des « riches », des « nan­tis », des « pri­vi­lèges ». Une frac­tion bien connue de l’opi­nion reven­dique le magis­tère moral du camp du bien pour faire taire l’adver­saire. « Pas de liberté aux enne­mis de la liberté », avait déjà dit Saint-Just en une for­mule redou­table. On convoque à tout bout de champ les pos­tures, la rhé­to­rique et le nar­ra­tif révo­lu­tion­naires : on parle d’états géné­raux, de cahiers de doléances, de Bas­tille à prendre. Les « gilets jaunes » avaient même ins­tallé des guillo­tines fic­tives sur cer­tains ronds-points ! Rien de tout ceci n’existe ailleurs. Nous ne sommes mal­heu­reu­se­ment pas encore gué­ris des excès de la Révo­lu­tion !


La Révo­lu­tion française, 
de Jean-Chris­tian Petit­fils, 
à paraître chez Per­rin,
le 27 août 2026,
976 pages,
ISBN-10 ‏ : ‎ 2262097119
ISBN-13 ‏ : ‎ 978-2262097110 


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