samedi 22 août 2026

Corée du Sud — les ventes de pous­settes pour chien y ont dépassé celles des­ti­nées aux bébés

Au détour d’une ruelle tran­quille de Gan­gnam, le menu allèche le pas­sant à une enca­blure des tours futu­ristes du siège de Sam­sung. « Ragu a la bolo­gnese », spa­ghet­tis « aglio olio » et « boeuf bour­gui­gnon » à des prix imbat­tables pour ce quar­tier huppé de Séoul. Langue pen­dante, un petit tou­tou blanc bou­clé, vêtu d’un sweat-shirt élé­gant, vend la mèche dans le coin droit du pré­sen­toir.

Un chien por­tant des lunettes anti-UV avec sa maî­tresse au K-pet Fair, salon dédié aux ani­maux de com­pa­gnie, à Séoul, le 17 juillet.

Dans la ten­ta­cu­laire capi­tale de Corée du Sud, Pat­ted est le pre­mier res­tau­rant à ser­vir aux ani­maux domes­tiques des plats gour­mets d’habi­tude réser­vée à leurs maîtres. « Les chiens fré­tillent face à la nour­ri­ture ser­vie aux humains. Je me suis dit qu’il fal­lait leur offrir ce plai­sir. Le “papuc­cino & crois­sant” et les “spa­ghet­tis aglio olio” sont nos meilleurs ventes. Nous avons deux cui­sines sépa­rées, l’une pour les humains, l’autre pour les ani­maux », explique Cho Namin, le patron de 37 ans, en cares­sant sa petite chienne grise Eunmi, célé­brité sur Ins­ta­gram. La vien­noi­se­rie dorée plus vraie que nature est en réa­lité en pâte de riz et le cap­puc­cino sans lac­tose.

Le week-end, les « pet­fam­jeok » se pressent entre les murs mini­ma­listes de l’éta­blis­se­ment pour un brunch «en famille » autour d’œufs brouillés ou de pasta ita­lienne al dente dans la gamelle. Un terme mêlant anglais et coréen pour dési­gner la nou­velle ten­dance des maîtres à trai­ter leurs « pets », ou ani­maux domes­tiques comme des membres à part entière du foyer, les cou­vant de toutes les atten­tions, du col­lier de luxe Tif­fany au polo Ralph Lau­ren en pas­sant par des par­fums canins ou des séances de lec­ture de tarot. « Mon chien fait par­tie de la famille. Il va au jar­din d’enfants, il a droit à des fêtes d’anni­ver­saire, d’Hal­lo­ween et des remises de diplôme », s’exalte Feli­cia, heu­reuse maî­tresse. Aujourd’hui, « il y a une ten­dance gran­dis­sante à trai­ter les ani­maux à l’égal des humains », confirme notre res­tau­ra­teur.

Une révo­lu­tion de plus pour la qua­trième éco­no­mie d’Asie qui prise depuis des siècles le « bosing­tang », la soupe de chien, cen­sée redon­ner vigueur à l’orga­nisme au cœur de la moi­teur de la mous­son. La viande canine sera ban­nie à comp­ter du 7 février 2027 a décrété une nou­velle loi, et les gar­gotes du vieux Jon­gno, centre his­to­rique de Séoul, peinent déjà à trou­ver de la clien­tèle pour cette spé­cia­lité ances­trale rele­vée.

La Corée du Sud « consom­mait » jusqu’à 1 mil­lion de chiens par an, sou­vent mal­trai­tés dans des fermes pri­sons. Elle voit main­te­nant fleu­rir des «oma­kase» hup­pés ser­vant des mets déli­cats aux tou­tous assis au comp­toir avec leurs maîtres. «C’est fou, on est passé d’une société ou les chiens étaient au menu pour deve­nir un membre à part entière de la famille», explique Subin, 31 ans, qui dévoue toute son éner­gie à Walle, son chien qu’elle pro­meut sur Ins­ta­gram, au point d’impri­mer un maillot flo­qué à son nom.

Signe des temps, les ventes de pous­settes pour chien ont dépassé celles des­ti­nées aux bébés en 2023, selon Gmar­ket, pla­te­forme d’e-com­merce. Cette année-là, le pays de la K-pop a enre­gis­tré le taux de fécon­dité le plus bas de la pla­nète, tombé à 0,55 enfant par femme dans la capi­tale. Depuis, il connaît un léger rebond à 0,8 en 2025, mais très loin du seuil de 2,1 néces­saire au renou­vel­le­ment de la popu­la­tion.

Dans les parcs de la ten­ta­cu­laire capi­tale, la recru­des­cence des pous­settes fait croire un ins­tant à un impro­bable essor de la natalité, avant que la fri­mousse poi­lue d’un caniche ou d’un pomé­ra­nien apprêté ne sur­gisse sous l’auvent du véhi­cule à rou­lettes. «Il s’agit de la même tech­no­lo­gie que pour les bébés, mais le mar­ché infan­tile est moins pro­met­teur du fait du faible taux de nata­lité », explique Song Hyun Suk, ven­deur chez Royal Tails, sur­nommé le «Her­mès de la pous­sette », qui offre même une plaque dorée au nom du tou­tou accro­chée à l’avant de l’engin. La bro­chure met en scène des man­ne­quins au look aristo dans un décor de brique rap­pe­lant vague­ment Ken­sing­ton Palace. Des bolides ven­dus à 800 000 wons (474 euros, 793 dollars canadiens).

Illustration (IA) avec modèle de poussette Royal Tails
Désor­mais, les poli­ti­ciens en cam­pagne mul­ti­plient les œillades aux 15 mil­lions de pro­prié­taires d’ani­maux domes­tiques, soit près de 30% de la popu­la­tion. Un quasi-dou­ble­ment en moins d’une décen­nie, miroir inversé de l’effon­dre­ment paral­lèle de la nata­lité.

Et le symp­tôme d’une muta­tion pro­fonde de cette société confu­céenne téles­co­pée par un « miracle éco­no­mique » ful­gu­rant, assoif­fée de tech­no­lo­gie et dont la popu­la­tion devrait fondre de moi­tié à la fin du siècle. « La trans­for­ma­tion a été très rapide. Les poli­ti­ciens voient désor­mais la cause ani­male comme un levier pour atti­rer des voix », explique Lee Sang­kyung, expert à L’ONG Humane World for Ani­mals, à Séoul.

Le pré­sident Lee Jae-myung a pro­mis de régu­ler le mar­ché vété­ri­naire, posant avec son chien Bobby dans les fau­teuils de la Mai­son-bleue. Son pré­dé­ces­seur conser­va­teur Yoon Suk-yeol et sa sul­fu­reuse pre­mière dame Kim Keon-hee avaient fait encore mieux, entou­rés de leurs six chiens et cinq chats - et sans enfants, au dia­pa­son d’une société bou­dant les mater­ni­tés. Cette ména­ge­rie est même deve­nue un casse-tête pour le ser­vice de sécu­rité du palais après la condam­na­tion du diri­geant à la pri­son à per­pé­tuité, pour avoir ébranlé la tur­bu­lente démo­cra­tie d’Asie du Nord-est en impo­sant la loi mar­tiale le 3 décembre 2024, res­sus­ci­tant briè­ve­ment les fan­tômes de la dic­ta­ture.

L'ancien président Yoon Suk-Yeol et une partie de sa famille 
(photo réelle)
« Tu es sûr que tu veux ces lunettes ? ! Elles sont un peu chères», rou­coule d’une voix enfan­tine une « maman » à son chien blotti dans ses bras, le regard per­plexe, dans l’immense hall bondé du Coex, le prin­ci­pal parc d’expo­si­tion de Gan­gnam. Banco pour cette paire de verres tein­tés anti-UV à la mon­ture jaune assor­tie à sa com­bi­nai­son et cen­sée pré­ve­nir la cata­racte, pour la modique somme d’envi­ron 200 euros.

Le salon K Pet Fair a des allures de caverne d’Ali­baba pleine de ten­ta­tions, depuis la friandise de « canard sous vide » au séchoir à caniche en pas­sant par des steaks de kan­gou­rou ou des sprays à base de vers de terre, déclen­chant aus­si­tôt l’exci­ta­tion des com­pa­gnons à quatre pattes. Les com­pa­gnies d’assu­rances sont éga­le­ment à l’affût d’une « économie des animaux domestiques» en pleine crois­sance et esti­mée à 8000 mil­liards de wons (5,3 mil­liards de dol­lars) selon le Korea Rural Eco­no­mic Ins­ti­tute. La com­pa­gnie Jeju Air a même testé des vols « pets only » où les ani­maux occupent un siège à part entière auprès de leur maître et sont libres de gam­ba­der dans la car­lingue après le décol­lage.

Sans oublier les entre­prises de funé­railles offrant une céré­mo­nie d’adieu digne de ce nom aux ani­maux décé­dés et à leurs maîtres éplo­rés. Une mul­ti­tude de jeunes entreprises s’engouffre dans ce nou­veau mar­ché à Séoul, pro­po­sant le trans­port du cadavre, une mise en bière solen­nelle, la cré­ma­tion et une dis­per­sion des cendres. Voire une bague mémo­rielle. Loin de l’imper­son­nel sac à ordure régle­men­taire. « La céré­mo­nie se déroule dans une atmo­sphère pai­sible et par­fois plus émo­tion­nelle que pour un humain décédé, tant le lien est per­son­nel. Cela démontre les chan­ge­ments de men­ta­lité. Désor­mais, la mort d’un ani­mal est perçue comme celle d’un membre à part entière de la famille », explique un repré­sen­tant de Pet For­rest dont le siège offre un décor épuré pro­pice au recueille­ment.

L’engoue­ment pour les chats et les chiens comble un vide affec­tif pour des nou­velles géné­ra­tions sous pres­sion, balançant par-des­sus bord le modèle fami­lial tra­di­tion­nel dans une société ultra-com­pé­ti­tive où la fon­da­tion d’un foyer devient un rêve éva­nes­cent. « J’aime­rais avoir un mari, mais je consi­dère mon chien comme ma seule famille et seul ami aujourd’hui. Je suis prête à dépen­ser sans comp­ter pour lui. La défi­ni­tion de la famille évo­lue de nos jours et beau­coup de gens se sentent seuls», explique Ji Yoon, céli­ba­taire.

Comme si le «Tigre coréen» était rat­trapé par sa course à la per­fec­tion, dans un pays où l’entrée dans les meilleures uni­ver­si­tés démarre dès le jar­din d’enfants, à grand ren­fort de bacho­tage et de cours du soir plom­bant le bud­get des ménages. L’envo­lée des prix de l’immo­bi­lier, qui ont dou­blé à Séoul entre 2017 et 2021, alliée à l’explo­sion des taux d’inté­rêt, a érigé l’achat d’un appar­te­ment au rang de fan­tasme hors de por­tée.

Or, c’est un pas­sage obligé avant le mariage, devenu aujourd’hui un obs­tacle aux unions, pous­sant les jeunes à revoir leurs prio­ri­tés exis­ten­tielles en misant sur les petits plai­sirs du quo­ti­dien, les inves­tis­se­ments à la Bourse et un ani­mal de com­pa­gnie en guise de com­pa­gnon. « Les chiens sont les nou­veaux bébés. La vérité est que je n’ai pas les moyens d’éle­ver un enfant à Séoul », explique Subin, qui tra­vaille comme pigiste.

Der­rière l’envo­lée des coûts se pro­file la com­pé­ti­tion édu­ca­tive insa­tiable qui accom­pagne cette société de l’excel­lence, dont les dépenses d’édu­ca­tion pri­vée se sont envo­lées de 60 % en une décen­nie, attei­gnant plus de 20 mil­liards de dol­lars par an. Une pres­sion sociale de tous les ins­tants, où il semble dif­fi­cile d’échap­per au confor­misme ambiant, sous peine de décro­cher. «Il existe un lien entre la faible nata­lité et l’engoue­ment pour les ani­maux. Beau­coup de mes amis me disent qu’ils ne sont plus eux-mêmes depuis qu’ils sont parents », explique Cho.

Un tou­tou offre, lui, des caresses de récon­fort, une fidé­lité à toute épreuve et une pres­sion moindre, en forme de conso­la­tion. «Per­sonne ne va vous deman­der à quelle uni­ver­sité étu­die votre chien ! », résume Min Sung, 32 ans. Quoique. La course aux appa­rences rat­trape à son tour les « pets », exhi­bés par leurs maîtres sur Ins­ta­gram tels de nou­veaux tro­phées. Oubliez la Porsche ou le sac Bir­kin! Exhi­ber un élé­gant lévrier ita­lien est le meilleur moyen d’affi­cher sa réus­site sur les trot­toirs de Cheong­dam, l’ave­nue Mon­taigne de Séoul. « Les grands chiens sont un signe exté­rieur de richesse car il faut un loge­ment spa­cieux », pointe un Séou­lite.

La machine à stress, ampli­fiée par l’âge numérique, tourne déjà à plein dans cette nation hyper­con­nec­tée, encou­ra­gée par ses célé­bri­tés. Les quatre membres de Black­pink, le «girls band» le plus popu­laire de la pla­nète, ont fait de leurs ani­maux de com­pa­gnie des vedettes d’Ins­ta­gram, récol­tant plus de 4 mil­lions d'abonnés. [...]
Source : Le Figaro

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