mercredi 5 août 2026

« Ceuta n’est pas une anomalie, c’est un avertissement »


Des migrants attendent de traverser vers l’enclave espagnole de Ceuta, du côté marocain de la frontière à Fnideq, au Maroc, le 31 juillet 2026

La nou­velle vague migra­toire à Ceuta révèle un enche­vê­tre­ment d’erreurs et de naï­ve­tés cumu­lées, dont les leçons, comme les effets, valent pour l’Europe entière, ana­lyse le direc­teur de l’obser­va­toire de l’immi­gra­tion et de la démo­gra­phie.

Il aura suffi de quelques heures pour qu’une enclave de 18 kilo­mètres car­rés devienne l’épi­centre d’une crise euro­péenne. À Ceuta, près de 60000 migrants - majo­ri­tai­re­ment des jeunes hommes maro­cains - ont fran­chi en une jour­née, de manière irré­gu­lière, la fron­tière qui sépare le royaume du Maroc du ter­ri­toire espa­gnol. La ruée vers cette ville auto­nome n’est pas seule­ment le visage d’un échec poli­cier ou sécu­ri­taire. Elle révèle un enche­vê­tre­ment d’erreurs et de naï­ve­tés cumu­lées, dont les leçons (comme les effets) valent pour l’Europe entière.

Avec son plan de régu­la­ri­sa­tion des clan­des­tins annoncé en jan­vier 2026, l’exé­cu­tif espa­gnol pen­sait ouvrir un dis­po­si­tif concer­nant 500000 per­sonnes envi­ron. Au 30 juin der­nier, 1,2 mil­lion de dos­siers avaient été dépo­sés. Les Maro­cains en consti­tuaient la deuxième natio­na­lité la plus nom­breuse. Pedro San­chez cherche, depuis plu­sieurs années, à se posi­tion­ner comme l’un des der­niers diri­geants du monde démo­cra­tique expli­ci­te­ment favo­rables à une immi­gra­tion sans contrôle. En témoignent ses inter­ven­tions dans la presse inter­na­tio­nale - comme sa tri­bune parue dans le New York Times en février der­nier, ainsi titrée : «Je suis le pre­mier ministre espa­gnol. Voici pour­quoi l’occi­dent a besoin des migrants. »

Ce fai­sant, San­chez a ignoré déli­bé­ré­ment un phé­no­mène dont l’exis­tence est pour­tant attes­tée au niveau mon­dial : celui de « l’appel d’air » généré par ce type de déci­sion. Tan­dis que l’ensemble des pas­sages irré­gu­liers détec­tés par Fron­tex aux fron­tières exté­rieures de L’UE a reculé de 25 % l’an der­nier, la seule route migra­toire qui a connu une hausse notable de ses fran­chis­se­ments est celle de la Médi­ter­ra­née occi­den­tale - qui va, pré­ci­sé­ment, du nord du Maroc au sud de l’Espagne. La pers­pec­tive de cette régu­la­ri­sa­tion mas­sive était déjà évo­quée publi­que­ment par Madrid.

Cette ruée vers Ceuta met à nou­veau en lumière l’extra­or­di­naire fra­gi­lité à laquelle nous expose l’état actuel de l’espace Schen­gen. Un seul pays, même radi­ca­le­ment isolé en Europe (l’adop­tion récente du « règle­ment retour » par le Par­le­ment euro­péen en témoigne), est en mesure d’impo­ser les consé­quences de ses déci­sions à l’ensemble des autres États membres de la zone. Des règles déro­ga­toires de contrôle s’appliquent, certes, au départ des enclaves de Ceuta et de Melilla vers le conti­nent. Mais qui­conque posera le pied en Anda­lou­sie entrera dans un espace de 4 mil­lions de kilo­mètres car­rés, où l’absence de contrôle aux fron­tières - non seule­ment pour les citoyens de L’UE, mais aussi pour les res­sor­tis­sants extra-européens - consti­tue un prin­cipe soli­de­ment garanti.

Des moda­li­tés de réta­blis­se­ment tem­po­raire des contrôles sont certes pré­vues par le droit, comme l’a rap­pelé le ministre Laurent Nuñez pour ten­ter d’apai­ser les craintes. Mais celles-ci se trouvent très limi­tées dans leur mise en oeuvre concrète. Dans la fou­lée d’une déci­sion de la Cour de jus­tice de l’union euro­péenne en 2023, les déci­sions rapides et sou­ve­raines de « non-admis­sion » à la fron­tière française, qui étaient pra­ti­quées lar­ge­ment à la fron­tière avec l’Ita­lie depuis 2015 (et auraient pu l’être face à l’Espagne aujourd’hui), ont chuté de 80 % en un an.

Le « gou­ver­ne­ment des juges » n’est pas inno­cent, non plus, dans la crise déclen­chée à Ceuta. Au début du mois de juillet, le Tri­bu­nal suprême espa­gnol a publié un arrêt ren­dant impos­sible le recours aux « refou­le­ments immé­diats » pour les clan­des­tins arri­vant par la mer. Les migrants - et, plus encore, les réseaux cri­mi­nels qui les accom­pagnent - sont des indi­vi­dus ration­nels, qu’il impor­te­rait de consi­dé­rer enfin comme tels. Ils réagissent aux signaux et aux contre­-si­gnaux, d’ouver­ture ou de fer­meté. Ils pèsent les oppor­tu­ni­tés avec les risques qui leur sont asso­ciés. Les mes­sages irres­pon­sables envoyés par des gou­ver­ne­ments ou des juri­dic­tions engendrent des effets concrets sur la dyna­mique des flux.

L’appa­rent relâ­che­ment des contrôles maro­cains qui a accom­pa­gné la ruée vers Ceuta devrait aussi des­siller les yeux de nos diri­geants devant une évi­dence stra­té­gique : l’arme migra­toire est deve­nue l’un des prin­ci­paux leviers de désta­bi­li­sa­tion contre les États euro­péens. [Notons que le Maroc pourrait avoir des intérêts plus directs que la déstabilisation de l'Europe : annexer Ceuta augmenterait légèrement la taille de sa zone économique exclusive en Méditerranée et priverait l'Espagne d'une présence stratégique sur les deux rives de la région du détroit de Gibraltar.] 
 
La ZEE de l'Espagne (en turquoise) s'étend jusqu'aux côtes de l'Afrique à Ceuta

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De la même façon que l’Algé­rie a « fait payer » la France pour le virage pro-maro­cain opéré par notre diplo­ma­tie en 2024, rom­pant toute coopé­ra­tion dans le domaine migra­toire et faci­li­tant les départs, le régime de Rabat n’appré­cie pas le rap­pro­che­ment engagé entre Madrid et Alger - ni la posi­tion du gou­ver­ne­ment San­chez sur la ques­tion du Sahara occi­den­tal.


[...] Cet ins­tru­ment de guerre hybride est d’autant plus effi­cace que l’Europe entre­tient acti­ve­ment sa propre vul­né­ra­bi­lité, par un ordre juri­dique qui fait de notre conti­nent le plus ouvert à l’immi­gra­tion irré­gu­lière dans le monde.

L’ins­tru­men­ta­li­sa­tion des migra­tions est aussi le moyen récur­rent d’une « annexion par le bas » pour des gou­ver­ne­ments reven­di­quant leur sou­ve­rai­neté sur des ter­ri­toires où ils ne l’exercent pas. Rabat consi­dère Ceuta et Melilla comme des ter­ri­toires maro­cains occu­pés par l’Espagne : l’afflux de ses res­sor­tis­sants en masse et en force est un moyen d’affir­mer cette posi­tion, tout comme de pré­pa­rer un bas­cu­le­ment démo­gra­phique favo­rable au rat­ta­che­ment. Ce mode opé­ra­toire est le même que celui déployé par les Comores à Mayotte, dans un objec­tif iden­tique. Les crises migra­toires ne sont plus seule­ment des défis huma­ni­taires; elles sont deve­nues des ter­rains de confron­ta­tion stra­té­gique. Ceuta n’est pas une ano­ma­lie. C’est un aver­tis­se­ment.


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