Le lynchage à mort de Louis met en lumière les dérives du système de protection de l’enfance, où le manque d’encadrement et la maltraitance font le lit d’une violence toujours plus décomplexée. Une marche blanche en hommage à Louis a été organisée, dimanche, à Narbonne.
Le 19 juin dernier, à Narbonne (Aude), cinq jeunes hommes rouent de coups Louis, 17 ans, le laissant pour mort après avoir filmé la scène. Alors que trois d’entre eux, ainsi que leur victime, sont ou ont été pris en charge par l’aide sociale à l’enfance, cette affaire en symbolise à elle seule la faillite. Suicides, absence de soins pédo-psychiatriques, manque d’éducateurs, prostitution… Cette «machine à broyer les gosses» qui suit 400000 enfants, dont un contingent toujours plus important de mineurs étrangers non accompagnés (MNA), engendre-t-elle plus de dégâts qu’elle n’en répare? Aujourd’hui, à l’heure où le projet de loi relatif à la protection de l’enfance, examiné à partir du 15 juillet, ne suscite pas l’enthousiasme des professionnels, «la balance bénéfice-risque d’un placement en protection de l’enfance se pose», reconnaît Lyes Louffok, membre du Conseil national de la protection de l’enfance.
Louis avait 17 ans, un trouble de l’attention, et vivait dans un foyer de l’aide sociale à l’enfance (ASE) de Narbonne. Le 19 juin, sur un chantier, cinq jeunes le rouent de coups, filment la scène, le laissent pour mort. L’état, qui avait la charge de cet enfant, ne l’a pas protégé. Et parmi les cinq jeunes mis en examen après ce lynchage, trois sont ou ont été pris en charge par l’aide sociale à l’enfance.
Louis est devenu un de ces visages qui disent le naufrage d’un système de protection de l’enfance. Une «machine broyer les gosses », dit désormais la députée du Modem Maud Petit. Des scandales, il y en a eu d’autres ces derniers mois. Celui de ce garçon de 13 ans, frappé à terre, hurlant sous les coups, filmé par ses camarades dans un foyer à Châlons-en-Champagne, en février dernier. Cette scène insoutenable, diffusée sur les réseaux sociaux, a entraîné une saisine de la justice par la ministre de la Santé, au titre de l’article 40 du code de procédure pénale.
En décembre dernier, c’est une autre vidéo qui sidère la France. Celle d’un petit garçon de 8 ans, torse nu, assis sur une chaise et tondu par une éducatrice en guise de sanction, dans le foyer Jenner, à Paris. De quoi entraîner l’ouverture d’une enquête pénale et une inspection administrative par la ville de Paris et l’aide sociale à l’enfance.
En l’espace de quelques mois, ces trois affaires disent beaucoup d’un système à bout de souffle, celui de la protection de l’enfance, qui expose parfois au pire les enfants qu’il est censé protéger. Mais elles ne disent pas tout. Elles ne disent pas les suicides d’adolescents laissés-pour compte, l’absence de soins pédo-psychiatriques, la surpopulation de certains foyers, le manque dramatique d’éducateurs, le phénomène de prostitution chez les jeunes filles placées et repérées comme des proies par des réseaux… Autant de phénomènes décrits par le grand reporter et documentariste Claude Ardid dans son livre-enquête poignant, La Fabrique du malheur (Éditions de l’observatoire, 2025). Avec une lucidité implacable et une profonde empathie, il raconte les vies brisées, comme celle de Méline, 11 ans, fille d’un trafiquant d’héroïne, harcelée dans l’institution où elle était placée, et qui s’est pendue dans sa chambre, prise dans les rouages d’une machine administrative « qui broie plutôt qu’elle ne protège ». Un drame de plus attribué à une « négligence par manque de moyens ».

Le 19 juin dernier, à Narbonne (Aude), cinq jeunes hommes rouent de coups Louis, 17 ans, le laissant pour mort après avoir filmé la scène. Alors que trois d’entre eux, ainsi que leur victime, sont ou ont été pris en charge par l’aide sociale à l’enfance, cette affaire en symbolise à elle seule la faillite. Suicides, absence de soins pédo-psychiatriques, manque d’éducateurs, prostitution… Cette «machine à broyer les gosses» qui suit 400000 enfants, dont un contingent toujours plus important de mineurs étrangers non accompagnés (MNA), engendre-t-elle plus de dégâts qu’elle n’en répare? Aujourd’hui, à l’heure où le projet de loi relatif à la protection de l’enfance, examiné à partir du 15 juillet, ne suscite pas l’enthousiasme des professionnels, «la balance bénéfice-risque d’un placement en protection de l’enfance se pose», reconnaît Lyes Louffok, membre du Conseil national de la protection de l’enfance.
Louis avait 17 ans, un trouble de l’attention, et vivait dans un foyer de l’aide sociale à l’enfance (ASE) de Narbonne. Le 19 juin, sur un chantier, cinq jeunes le rouent de coups, filment la scène, le laissent pour mort. L’état, qui avait la charge de cet enfant, ne l’a pas protégé. Et parmi les cinq jeunes mis en examen après ce lynchage, trois sont ou ont été pris en charge par l’aide sociale à l’enfance.
Louis est devenu un de ces visages qui disent le naufrage d’un système de protection de l’enfance. Une «machine broyer les gosses », dit désormais la députée du Modem Maud Petit. Des scandales, il y en a eu d’autres ces derniers mois. Celui de ce garçon de 13 ans, frappé à terre, hurlant sous les coups, filmé par ses camarades dans un foyer à Châlons-en-Champagne, en février dernier. Cette scène insoutenable, diffusée sur les réseaux sociaux, a entraîné une saisine de la justice par la ministre de la Santé, au titre de l’article 40 du code de procédure pénale.
En décembre dernier, c’est une autre vidéo qui sidère la France. Celle d’un petit garçon de 8 ans, torse nu, assis sur une chaise et tondu par une éducatrice en guise de sanction, dans le foyer Jenner, à Paris. De quoi entraîner l’ouverture d’une enquête pénale et une inspection administrative par la ville de Paris et l’aide sociale à l’enfance.
En l’espace de quelques mois, ces trois affaires disent beaucoup d’un système à bout de souffle, celui de la protection de l’enfance, qui expose parfois au pire les enfants qu’il est censé protéger. Mais elles ne disent pas tout. Elles ne disent pas les suicides d’adolescents laissés-pour compte, l’absence de soins pédo-psychiatriques, la surpopulation de certains foyers, le manque dramatique d’éducateurs, le phénomène de prostitution chez les jeunes filles placées et repérées comme des proies par des réseaux… Autant de phénomènes décrits par le grand reporter et documentariste Claude Ardid dans son livre-enquête poignant, La Fabrique du malheur (Éditions de l’observatoire, 2025). Avec une lucidité implacable et une profonde empathie, il raconte les vies brisées, comme celle de Méline, 11 ans, fille d’un trafiquant d’héroïne, harcelée dans l’institution où elle était placée, et qui s’est pendue dans sa chambre, prise dans les rouages d’une machine administrative « qui broie plutôt qu’elle ne protège ». Un drame de plus attribué à une « négligence par manque de moyens ».

Fin juin, la mort du jeune Louis a profondément révolté Claude Ardid. « Il n’aurait jamais dû se retrouver dehors à cette heure-là, mais il a fait ce que font tant de jeunes des foyers : il est sorti. Le soir, les éducateurs disparaissent des établissements : ils cèdent la place à des surveillants de nuit qui, en réalité, n’ont ni les moyens ni le droit d’empêcher un enfant de sortir. Après 23 heures, la loi leur interdit de retenir un mineur à l’intérieur. Ils sont là pour réagir en cas d’incendie ou de drame, pas pour exercer une vraie protection », dénonce-t-il.
Alors qu’on estime désormais entre 15000 et 20000 mineures victimes de prostitution en France, certaines âgées d’à peine 12 ans, l’aide sociale à l’enfance apparaît là encore en échec. « Dans certains départements, une majorité de foyers sont devenus des viviers de recrutement pour la prostitution, et rien n’empêche les gamines de sortir, s’émeut Claude Ardid. Les députés devraient au moins interdire qu’un enfant de moins de 15 ans puisse sortir la nuit. Sinon, dans six mois ou dans un an, des drames comme celui de Louis se reproduiront. »
L’ASE a beau coûter plus de 10 milliards d’euros par an aux départements, le dispositif est à la peine pour garantir une protection effective de tous les enfants. Pointée depuis des années pour ses failles de prise en charge, l’institution est-elle devenue elle-même maltraitante? Voire parfois plus dangereuse que les familles dysfonctionnelles dont sont issus les enfants protégés? «Nous tenons à adresser nos remerciements à certains éducateurs de L’ASE de Louis qui se reconnaîtront - exemplaires de dévouement dans un système à la dérive », ont dénoncé vendredi les parents de l’adolescent dans un communiqué.
« Aujourd’hui, la balance bénéfice-risque d’un placement en protection de l’enfance se pose », reconnaît Lyes Louffok, membre du Conseil national de la protection de l’enfance. Dans ce secteur, les incidents ou événements indésirables graves - EIG, comme on les appelle pudiquement en langage administratif - ne sont pas nouveaux. Mais il n’existe aucun chiffre national qui permette de mesurer leur ampleur ni leur montée en puissance. Un impensé des politiques publiques. « Il n’y a jamais eu de volonté politique pour chiffrer les violences en institution», déplore Michèle Créoff, juriste, ex-vice-présidente du Conseil national de la protection de l’enfance. Une tâche d’autant plus ardue que ceux que l’on appelait les « enfants de la DDASS » ne relèvent plus de l’état depuis 1983 mais des départements.
Malgré cette absence de statistiques, les professionnels du secteur s’accordent à dire que la protection de l’enfance se trouve aujourd’hui dans un état de déliquescence inédite, minée par le manque de professionnels. Il en manquerait aujourd’hui pas moins de 30 000, selon plusieurs rapports officiels. « Quand vous avez, dans un lieu collectif, des personnes vulnérables sous la responsabilité d’adultes en sous-nombre qui ne sont ni correctement formés ni réellement contrôlés, les incidents et parfois les drames sont inévitables», décrit Michèle Créoff, qui appelle à un « plan Marshall » de la protection de l’enfance. La situation est d’autant plus insupportable qu’en parallèle les connaissances sur les besoins de l’enfant et le diagnostic des troubles ont beaucoup progressé. De quoi créer un contraste saisissant : « Nous savons de mieux en mieux ce qu’il faudrait faire, et nous avons de moins en moins les moyens de le faire. Confrontés à ce paradoxe intenable, les professionnels sont plongés dans des dilemmes éthiques vertigineux. »
Si les éducateurs manquent, les enfants et les jeunes suivis par l’aide sociale à l’enfance, eux, sont toujours plus nombreux. Près de 400000 enfants désormais, dont plus de la moitié (57 %) sont placés en famille d’accueil, en foyer ou dans d’autres structures d’hébergement. En près de vingt ans, le nombre de mesures d’ASE a été multiplié par 1,5, soit une hausse d’environ 50 %. Une explosion en partie liée à l’arrivée massive des mineurs étrangers isolés et non accompagnés (MNA), mais pas seulement.
Dans son minutieux rapport de commission d’enquête, publié en avril 2025, la députée Isabelle Santiago (PS) qualifie l’état de «premier parent défaillant de France». L’ASE engendre-t-elle plus de dégâts que si l’enfant était resté chez ses parents, même maltraitants ? «C’est une question qui fait peur. C’est celle qu’on redoute tous de se poser. Moi, elle me hante depuis deux ans», confie Lili*, éducatrice dans une maison d’enfants à caractère social (MECS) en Normandie. Avant toute chose, elle tient cependant à rappeler qu’aujourd’hui encore, malgré toutes ces difficultés, « L’ASE sauve des enfants ». Un principe qu’il ne faut pas oublier alors qu’un enfant meurt tous les cinq jours sous les coups de ses parents.
C’est d’ailleurs ce qui fait tenir cette professionnelle arrivée dans ce métier avec « l’humain au cœur » et qui s’est retrouvée écrasée par un système maltraitant, sans soutien de sa hiérarchie. Une situation qu’elle n’hésite pas à comparer à celui du scandale de la maltraitance institutionnelle dans les Ehpad. Dans son équipe minée par les difficultés, le directeur a fini par être licencié pour sa gestion catastrophique de l’établissement et pour harcèlement. Congés maladie, burn-out, démission… Pour combler les effectifs, Lili a travaillé avec toutes sortes de faisant fonction à qui l’on demandait juste d’avoir « deux bras et deux jambes » : marin-pêcheur, boucher… « On a même eu un videur de discothèque recruté comme gardien de nuit.» Autant de personnes sans aucune idée des fondamentaux du développement de l’enfant ni des troubles auxquels ils sont confrontés.
En deux ans, la jeune éducatrice a ainsi vu défiler une trentaine de collègues et huit chefs de service. Actuellement, dans sa ville, les éducateurs ne sont même plus conviés aux audiences du juge des enfants, lassé du turnover. «On n’imagine pas ce que cela représente pour un enfant d’avoir un éducateur seulement pour deux semaines. Ils ne savent pas qui va leur faire le bisou du soir, ni qui sera là au petit matin. Pour les rendez-vous médicaux, c’est parfois l’enfant qui montre lui-même le chemin à l’adulte qui l’accompagne», décrit-elle. Son constat de terrain fait écho à celui de nombreux experts : le principal obstacle à un suivi réellement protecteur de ces enfants est «l’absence de continuité dans la prise en charge », qui fait de leur vie un terrain mouvant. Le travail avec les familles et la construction d’un projet pour l’enfant, au cœur de son métier, en souffrent également. « Recréer un lien avec un parent pour permettre le retour de l’enfant dans sa famille quand c’est possible, cela ne se fait pas du jour au lendemain. Si les éducateurs changent toutes les semaines, c’est compliqué. Les projets à long terme ne peuvent pas exister dans ces conditions », se désole Lili.
« Le projet pour l’enfant, document qui permet de calibrer leur parcours, n’est établi que pour 20 % des enfants placés alors que c’est une obligation légale depuis 2007 », confirme Michèle Créoff. Comme tous ceux qui se sont penchés sur la protection de l’enfance ces dernières années, et ils sont nombreux, elle juge qu’une des mesures prioritaires à adopter serait «une véritable norme d’encadrement» dans les foyers de L’ASE, avec un nombre minimum d’éducateurs par enfant.
Et puis, il y a aussi le profil des enfants accueillis qui évolue. Dans la MECS où Lili travaille, ils ont entre 4 et 13 ans et ont subi «d’énormes traumatismes» : «On n’est pas seulement sur des profils d’enfants maltraités ou négligés, mais sur de gros troubles du comportement, de l’opposition, de la violence, des handicaps.» À l’instar de Louis, atteint d’un trouble du déficit de l’attention avec hyperactivité (TDAH), environ un quart des enfants suivis par L’ASE sont en situation de handicap (enquête Cnape-unapei). «Le handicap est arrivé dans la protection de l’enfance : certains des enfants devraient être pris en charge en structures médico-éducatives, avec un éducateur par enfant», souligne Lili. Depuis ses débuts, elle est souvent rentrée chez elle le soir «avec des bleus partout », après avoir géré de grosses crises et des troubles du comportement.
« Parfois, on se retrouve obligé de maintenir des enfants au sol pour qu’ils ne tapent pas les autres », confie-t-elle. Un sujet tabou que les professionnels de la protection de l’enfance rechignent à évoquer.
Si Lili a accepté de se confier au Figaro, pourtant, ce n’est pas pour enfoncer l’ASE, mais dans l’espoir que les choses puissent changer. Un espoir partagé cette semaine par les acteurs de la protection de l’enfance qui ont vu une demande de longue date aboutir : la loi garantissant un avocat à tous les enfants placés ou protégés dans le cadre d’une procédure d’assistance éducative a été définitivement adoptée. « C’est un véritable inversement du rapport de force en faveur des enfants de l’ASE. Cette évolution crée une pression supplémentaire sur les départements : au moindre faux pas, à la moindre négligence susceptible de provoquer une perte de chance, les contentieux vont s’intensifier, se réjouit Lyes Louffok, inlassable défenseur de la cause des enfants placés. On passe ainsi d’enfants objets de procédure à des enfants pleinement sujets de droit. »
Le projet de loi du gouvernement relatif à la protection des enfants, en revanche, est loin de susciter l’enthousiasme. Examiné à partir du 15 juillet, il prévoit notamment de faciliter l’adoption simple, le contrôle renforcé des antécédents judiciaires et la création d’une « ordonnance de sûreté de l’enfant ». « Un texte homéopathique », cingle Michèle Créoff, qui «n’impose aucune norme d’encadrement », ne propose « rien pour l’attractivité des métiers », ne prévoit « aucune sanction de non-application de la loi, alors qu’on sait bien que toutes les précédentes lois ne sont pas appliquées correctement». «On est très loin de la refondation attendue», fustige Lyes Louffok qui estime que, face au marasme actuel, seule une recentralisation de L’ASE, au moins partielle, serait susceptible de changer les choses. La protection de l’enfance, une urgence chronique depuis vingt ans?
* Le prénom a été modifié.
Source : Le Figaro
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