jeudi 9 juillet 2026

Vio­lence, pros­ti­tu­tion : le nau­frage de l’aide gouvernementale à l’enfance

Une marche blanche en hommage à Louis organisée dimanche dernier à Narbonne 

Le lyn­chage à mort de Louis met en lumière les dérives du sys­tème de pro­tec­tion de l’enfance, où le manque d’enca­dre­ment et la mal­trai­tance font le lit d’une vio­lence tou­jours plus décom­plexée. Une marche blanche en hommage à Louis a été organisée, dimanche, à Narbonne.

Le 19 juin der­nier, à Nar­bonne (Aude), cinq jeunes hommes rouent de coups Louis, 17 ans, le lais­sant pour mort après avoir filmé la scène. Alors que trois d’entre eux, ainsi que leur vic­time, sont ou ont été pris en charge par l’aide sociale à l’enfance, cette affaire en sym­bo­lise à elle seule la faillite. Sui­cides, absence de soins pédo­-psy­chia­triques, manque d’édu­ca­teurs, pros­ti­tu­tion… Cette «machine à broyer les gosses» qui suit 400000 enfants, dont un contin­gent tou­jours plus impor­tant de mineurs étran­gers non accom­pa­gnés (MNA), engendre-t-elle plus de dégâts qu’elle n’en répare? Aujourd’hui, à l’heure où le pro­jet de loi rela­tif à la pro­tec­tion de l’enfance, exa­miné à par­tir du 15 juillet, ne sus­cite pas l’enthou­siasme des pro­fes­sion­nels, «la balance béné­fice-risque d’un pla­ce­ment en pro­tec­tion de l’enfance se pose», recon­naît Lyes Louf­fok, membre du Conseil natio­nal de la pro­tec­tion de l’enfance.


Louis avait 17 ans, un trouble de l’atten­tion, et vivait dans un foyer de l’aide sociale à l’enfance (ASE) de Nar­bonne. Le 19 juin, sur un chan­tier, cinq jeunes le rouent de coups, filment la scène, le laissent pour mort. L’état, qui avait la charge de cet enfant, ne l’a pas pro­tégé. Et parmi les cinq jeunes mis en exa­men après ce lyn­chage, trois sont ou ont été pris en charge par l’aide sociale à l’enfance.

Louis est devenu un de ces visages qui disent le nau­frage d’un sys­tème de pro­tec­tion de l’enfance. Une «machine broyer les gosses », dit désor­mais la dépu­tée du Modem Maud Petit. Des scan­dales, il y en a eu d’autres ces der­niers mois. Celui de ce garçon de 13 ans, frappé à terre, hur­lant sous les coups, filmé par ses cama­rades dans un foyer à Châlons-en-Champagne, en février der­nier. Cette scène insou­te­nable, dif­fu­sée sur les réseaux sociaux, a entraîné une sai­sine de la jus­tice par la ministre de la Santé, au titre de l’article 40 du code de pro­cé­dure pénale.
En décembre der­nier, c’est une autre vidéo qui sidère la France. Celle d’un petit garçon de 8 ans, torse nu, assis sur une chaise et tondu par une édu­ca­trice en guise de sanc­tion, dans le foyer Jen­ner, à Paris. De quoi entraî­ner l’ouver­ture d’une enquête pénale et une ins­pec­tion admi­nis­tra­tive par la ville de Paris et l’aide sociale à l’enfance.

En l’espace de quelques mois, ces trois affaires disent beau­coup d’un sys­tème à bout de souffle, celui de la pro­tec­tion de l’enfance, qui expose par­fois au pire les enfants qu’il est censé pro­té­ger. Mais elles ne disent pas tout. Elles ne disent pas les sui­cides d’ado­les­cents lais­sés-pour ­compte, l’absence de soins pédo­-psychia­triques, la sur­po­pu­la­tion de cer­tains foyers, le manque dra­ma­tique d’édu­ca­teurs, le phé­no­mène de pros­ti­tu­tion chez les jeunes filles pla­cées et repé­rées comme des proies par des réseaux… Autant de phé­no­mènes décrits par le grand repor­ter et docu­men­ta­riste Claude Ardid dans son livre-enquête poi­gnant, La Fabrique du mal­heur (Édi­tions de l’obser­va­toire, 2025). Avec une luci­dité impla­cable et une pro­fonde empa­thie, il raconte les vies bri­sées, comme celle de Méline, 11 ans, fille d’un tra­fi­quant d’héroïne, har­ce­lée dans l’ins­ti­tu­tion où elle était pla­cée, et qui s’est pen­due dans sa chambre, prise dans les rouages d’une machine admi­nis­tra­tive « qui broie plu­tôt qu’elle ne pro­tège ». Un drame de plus attri­bué à une « négli­gence par manque de moyens ».

Fin juin, la mort du jeune Louis a pro­fon­dé­ment révolté Claude Ardid. « Il n’aurait jamais dû se retrou­ver dehors à cette heure-là, mais il a fait ce que font tant de jeunes des foyers : il est sorti. Le soir, les édu­ca­teurs dis­pa­raissent des éta­blis­se­ments : ils cèdent la place à des sur­veillants de nuit qui, en réa­lité, n’ont ni les moyens ni le droit d’empê­cher un enfant de sor­tir. Après 23 heures, la loi leur inter­dit de rete­nir un mineur à l’inté­rieur. Ils sont là pour réagir en cas d’incen­die ou de drame, pas pour exer­cer une vraie pro­tec­tion », dénonce-t-il.

Alors qu’on estime désor­mais entre 15000 et 20000 mineures vic­times de pros­ti­tu­tion en France, cer­taines âgées d’à peine 12 ans, l’aide sociale à l’enfance appa­raît là encore en échec. « Dans cer­tains dépar­te­ments, une majo­rité de foyers sont deve­nus des viviers de recru­te­ment pour la pros­ti­tu­tion, et rien n’empêche les gamines de sor­tir, s’émeut Claude Ardid. Les dépu­tés devraient au moins inter­dire qu’un enfant de moins de 15 ans puisse sor­tir la nuit. Sinon, dans six mois ou dans un an, des drames comme celui de Louis se repro­dui­ront. »

L’ASE a beau coû­ter plus de 10 mil­liards d’euros par an aux dépar­te­ments, le dis­po­si­tif est à la peine pour garan­tir une pro­tec­tion effec­tive de tous les enfants. Poin­tée depuis des années pour ses failles de prise en charge, l’ins­ti­tu­tion est-elle deve­nue elle-même mal­trai­tante? Voire par­fois plus dan­ge­reuse que les familles dys­fonc­tion­nelles dont sont issus les enfants pro­té­gés? «Nous tenons à adres­ser nos remer­cie­ments à cer­tains édu­ca­teurs de L’ASE de Louis qui se recon­naî­tront - exem­plaires de dévoue­ment dans un sys­tème à la dérive », ont dénoncé ven­dredi les parents de l’ado­les­cent dans un com­mu­ni­qué.

« Aujourd’hui, la balance béné­fice-risque d’un pla­ce­ment en pro­tec­tion de l’enfance se pose », recon­naît Lyes Louf­fok, membre du Conseil natio­nal de la pro­tec­tion de l’enfance. Dans ce sec­teur, les inci­dents ou évé­ne­ments indé­si­rables graves - EIG, comme on les appelle pudi­que­ment en lan­gage admi­nis­tra­tif - ne sont pas nou­veaux. Mais il n’existe aucun chiffre natio­nal qui per­mette de mesu­rer leur ampleur ni leur mon­tée en puis­sance. Un impensé des poli­tiques publiques. « Il n’y a jamais eu de volonté poli­tique pour chif­frer les vio­lences en ins­ti­tu­tion», déplore Michèle Créoff, juriste, ex-vice-pré­si­dente du Conseil natio­nal de la pro­tec­tion de l’enfance. Une tâche d’autant plus ardue que ceux que l’on appe­lait les « enfants de la DDASS » ne relèvent plus de l’état depuis 1983 mais des dépar­te­ments.

Mal­gré cette absence de sta­tis­tiques, les pro­fes­sion­nels du sec­teur s’accordent à dire que la pro­tec­tion de l’enfance se trouve aujourd’hui dans un état de déli­ques­cence inédite, minée par le manque de pro­fes­sion­nels. Il en man­que­rait aujourd’hui pas moins de 30 000, selon plu­sieurs rap­ports offi­ciels. « Quand vous avez, dans un lieu col­lec­tif, des per­sonnes vul­né­rables sous la res­pon­sa­bi­lité d’adultes en sous­-nombre qui ne sont ni cor­rec­te­ment for­més ni réel­le­ment contrô­lés, les inci­dents et par­fois les drames sont inévi­tables», décrit Michèle Créoff, qui appelle à un « plan Mar­shall » de la pro­tec­tion de l’enfance. La situa­tion est d’autant plus insup­por­table qu’en paral­lèle les connais­sances sur les besoins de l’enfant et le diag­nos­tic des troubles ont beau­coup pro­gressé. De quoi créer un contraste sai­sis­sant : « Nous savons de mieux en mieux ce qu’il fau­drait faire, et nous avons de moins en moins les moyens de le faire. Confron­tés à ce para­doxe inte­nable, les pro­fes­sion­nels sont plon­gés dans des dilemmes éthiques ver­ti­gi­neux. »

Si les édu­ca­teurs manquent, les enfants et les jeunes sui­vis par l’aide sociale à l’enfance, eux, sont tou­jours plus nom­breux. Près de 400000 enfants désor­mais, dont plus de la moi­tié (57 %) sont pla­cés en famille d’accueil, en foyer ou dans d’autres struc­tures d’héber­ge­ment. En près de vingt ans, le nombre de mesures d’ASE a été mul­ti­plié par 1,5, soit une hausse d’envi­ron 50 %. Une explo­sion en par­tie liée à l’arri­vée mas­sive des mineurs étran­gers iso­lés et non accom­pa­gnés (MNA), mais pas seule­ment.

Dans son minu­tieux rap­port de com­mis­sion d’enquête, publié en avril 2025, la dépu­tée Isa­belle San­tiago (PS) qua­li­fie l’état de «pre­mier parent défaillant de France». L’ASE engendre-t-elle plus de dégâts que si l’enfant était resté chez ses parents, même mal­trai­tants ? «C’est une ques­tion qui fait peur. C’est celle qu’on redoute tous de se poser. Moi, elle me hante depuis deux ans», confie Lili*, édu­ca­trice dans une mai­son d’enfants à carac­tère social (MECS) en Nor­man­die. Avant toute chose, elle tient cepen­dant à rap­pe­ler qu’aujourd’hui encore, mal­gré toutes ces dif­fi­cul­tés, « L’ASE sauve des enfants ». Un prin­cipe qu’il ne faut pas oublier alors qu’un enfant meurt tous les cinq jours sous les coups de ses parents.

C’est d’ailleurs ce qui fait tenir cette pro­fes­sion­nelle arri­vée dans ce métier avec « l’humain au cœur » et qui s’est retrou­vée écra­sée par un sys­tème mal­trai­tant, sans sou­tien de sa hié­rar­chie. Une situa­tion qu’elle n’hésite pas à com­pa­rer à celui du scan­dale de la mal­trai­tance ins­ti­tu­tion­nelle dans les Ehpad. Dans son équipe minée par les dif­fi­cul­tés, le direc­teur a fini par être licen­cié pour sa ges­tion catas­tro­phique de l’éta­blis­se­ment et pour har­cè­le­ment. Congés mala­die, burn-out, démis­sion… Pour com­bler les effec­tifs, Lili a tra­vaillé avec toutes sortes de fai­sant fonc­tion à qui l’on deman­dait juste d’avoir « deux bras et deux jambes » : marin-pêcheur, bou­cher… « On a même eu un videur de dis­co­thèque recruté comme gar­dien de nuit.» Autant de per­sonnes sans aucune idée des fon­da­men­taux du déve­lop­pe­ment de l’enfant ni des troubles aux­quels ils sont confron­tés.

En deux ans, la jeune édu­ca­trice a ainsi vu défi­ler une tren­taine de col­lègues et huit chefs de ser­vice. Actuel­le­ment, dans sa ville, les édu­ca­teurs ne sont même plus conviés aux audiences du juge des enfants, lassé du tur­no­ver. «On n’ima­gine pas ce que cela repré­sente pour un enfant d’avoir un édu­ca­teur seule­ment pour deux semaines. Ils ne savent pas qui va leur faire le bisou du soir, ni qui sera là au petit matin. Pour les ren­dez-vous médi­caux, c’est par­fois l’enfant qui montre lui-même le che­min à l’adulte qui l’accom­pagne», décrit-elle. Son constat de ter­rain fait écho à celui de nom­breux experts : le prin­ci­pal obs­tacle à un suivi réel­le­ment pro­tec­teur de ces enfants est «l’absence de conti­nuité dans la prise en charge », qui fait de leur vie un ter­rain mou­vant. Le tra­vail avec les familles et la construc­tion d’un pro­jet pour l’enfant, au cœur de son métier, en souffrent éga­le­ment. « Recréer un lien avec un parent pour per­mettre le retour de l’enfant dans sa famille quand c’est pos­sible, cela ne se fait pas du jour au len­de­main. Si les édu­ca­teurs changent toutes les semaines, c’est com­pli­qué. Les pro­jets à long terme ne peuvent pas exis­ter dans ces condi­tions », se désole Lili.

« Le pro­jet pour l’enfant, docu­ment qui per­met de cali­brer leur par­cours, n’est éta­bli que pour 20 % des enfants pla­cés alors que c’est une obli­ga­tion légale depuis 2007 », confirme Michèle Créoff. Comme tous ceux qui se sont pen­chés sur la pro­tec­tion de l’enfance ces der­nières années, et ils sont nom­breux, elle juge qu’une des mesures prio­ri­taires à adop­ter serait «une véri­table norme d’enca­dre­ment» dans les foyers de L’ASE, avec un nombre mini­mum d’édu­ca­teurs par enfant.

Et puis, il y a aussi le pro­fil des enfants accueillis qui évo­lue. Dans la MECS où Lili tra­vaille, ils ont entre 4 et 13 ans et ont subi «d’énormes trau­ma­tismes» : «On n’est pas seule­ment sur des pro­fils d’enfants mal­trai­tés ou négli­gés, mais sur de gros troubles du com­por­te­ment, de l’oppo­si­tion, de la vio­lence, des han­di­caps.» À l’ins­tar de Louis, atteint d’un trouble du défi­cit de l’atten­tion avec hyper­ac­ti­vité (TDAH), envi­ron un quart des enfants sui­vis par L’ASE sont en situa­tion de han­di­cap (enquête Cnape-una­pei). «Le han­di­cap est arrivé dans la pro­tec­tion de l’enfance : cer­tains des enfants devraient être pris en charge en struc­tures médico-édu­ca­tives, avec un édu­ca­teur par enfant», sou­ligne Lili. Depuis ses débuts, elle est sou­vent ren­trée chez elle le soir «avec des bleus par­tout », après avoir géré de grosses crises et des troubles du com­por­te­ment.

« Par­fois, on se retrouve obligé de main­te­nir des enfants au sol pour qu’ils ne tapent pas les autres », confie-t-elle. Un sujet tabou que les pro­fes­sion­nels de la pro­tec­tion de l’enfance rechignent à évo­quer.

Si Lili a accepté de se confier au Figaro, pour­tant, ce n’est pas pour enfon­cer l’ASE, mais dans l’espoir que les choses puissent chan­ger. Un espoir par­tagé cette semaine par les acteurs de la pro­tec­tion de l’enfance qui ont vu une demande de longue date abou­tir : la loi garan­tis­sant un avo­cat à tous les enfants pla­cés ou pro­té­gés dans le cadre d’une pro­cé­dure d’assis­tance édu­ca­tive a été défi­ni­ti­ve­ment adop­tée. « C’est un véri­table inver­se­ment du rap­port de force en faveur des enfants de l’ASE. Cette évo­lu­tion crée une pres­sion sup­plé­men­taire sur les dépar­te­ments : au moindre faux pas, à la moindre négli­gence sus­cep­tible de pro­vo­quer une perte de chance, les conten­tieux vont s’inten­si­fier, se réjouit Lyes Louf­fok, inlas­sable défen­seur de la cause des enfants pla­cés. On passe ainsi d’enfants objets de pro­cé­dure à des enfants plei­ne­ment sujets de droit. »

Le pro­jet de loi du gou­ver­ne­ment rela­tif à la pro­tec­tion des enfants, en revanche, est loin de sus­ci­ter l’enthou­siasme. Exa­miné à par­tir du 15 juillet, il pré­voit notam­ment de faci­li­ter l’adop­tion simple, le contrôle ren­forcé des anté­cé­dents judi­ciaires et la créa­tion d’une « ordon­nance de sûreté de l’enfant ». « Un texte homéo­pa­thique », cingle Michèle Créoff, qui «n’impose aucune norme d’enca­dre­ment », ne pro­pose « rien pour l’attrac­ti­vité des métiers », ne pré­voit « aucune sanc­tion de non-appli­ca­tion de la loi, alors qu’on sait bien que toutes les pré­cé­dentes lois ne sont pas appli­quées cor­rec­te­ment». «On est très loin de la refon­da­tion atten­due», fus­tige Lyes Louf­fok qui estime que, face au marasme actuel, seule une recen­tra­li­sa­tion de L’ASE, au moins par­tielle, serait sus­cep­tible de chan­ger les choses. La pro­tec­tion de l’enfance, une urgence chro­nique depuis vingt ans?

* Le pré­nom a été modi­fié.


Source : Le Figaro

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