Pour certains, toute foi religieuse fervente tend à être vue comme une névrose. D’où la tentation d’un contrôle liberticide sur l’éducation des enfants. Un texte de Laurent Dandrieu dans Valeurs actuelles du 1er juillet 2026.
C’est assurément un bon choix qu’a fait cette année le Festival de Cannes en donnant sa palme d’or à Fjord, de Cristian Mungiu, non seulement parce que ce film, dont l’action se passe en Norvège à l’approche de Noël, est climatiquement rafraîchissant, mais parce que le cinéaste roumain, comme à son habitude, réussit à faire réfléchir à un sujet primordial sans imposer de réponse. Ce n’est pas le lieu ici de parler des qualités cinématographiques de l’œuvre — nous y reviendrons quand il sortira en salle, à la mi-août —, mais de voir comment il peut nous éclairer sur un phénomène inquiétant, qui n’est pas sans lien avec l’actualité française.
Posons d’abord le cadre du récit: il est centré sur une famille composée d’un époux roumain et de son épouse norvégienne, qui ont récemment quitté la Roumanie pour venir vivre en Norvège, plus près des grands-parents maternels de leurs cinq enfants. Une famille chrétienne fervente, où les enfants sont élevés de manière aimante, mais dans un cadre strict — lectures bibliques, prière quotidienne obligatoire, ni téléphones ni réseaux sociaux. Ces restrictions si éloignées des normes de la société libérale avancée norvégienne deviennent des circonstances aggravantes lorsque, des bleus ayant été découverts sur l’aînée, les parents sont accusés de brutalités physiques sur leur progéniture — eux reconnaissent seulement des petites tapes sur les fesses quand les enfants étaient plus petits.
Dans le procès qui s’ensuit, le représentant de l’état, loin de se concentrer sur ces éventuelles violences, ne dissimule pas son hostilité aux valeurs religieuses de ce couple — le simple fait d’adhérer à une conception de la “famille traditionnelle” consistant en l’union d’un homme et d’une femme étant clairement une circonstance aggravante, et la non-adhésion à la théorie du genre devenant, pour ce progressisme d’état, le signe d’une éducation rétrograde contraire aux valeurs libérales de la société norvégienne. Que l’avocate des parents, faisant remarquer qu’en entendant leur imposer ces valeurs au détriment de ce qu’ils veulent transmettre à leurs enfants, la société se montre en réalité assez peu libérale, pose une argumentation ponctuellement efficace, mais dont on sent bien qu’elle est amenée à devenir politiquement de plus en plus fragile.
Cristian Mungiu a, certes, donné une puissance dramatique supplémentaire à son récit en confrontant une famille de culture roumaine au puritanisme post-luthérien scandinave. Mais comment ne pas penser, devant ce Fjord, à la France et à la tentation qui s’y fait jour, de plus en plus nettement, d’instrumentaliser l’indispensable lutte contre les violences faites aux enfants pour exercer un contrôle liberticide sur le droit des parents à éduquer leurs enfants selon leurs conceptions et à leur transmettre les valeurs auxquelles ils sont attachés? De la récente proposition de loi “Bétharram” aux contrôles agressifs multipliés dans les écoles hors contrat, en passant par une pression administrative contre l’école à la maison qui confine souvent à l’interdiction de fait, on assiste bel et bien à une offensive en règle pour faire entrer l’enseignement privé dans le giron des sacro-saintes “valeurs de la République”.
Et ce d’autant plus que ces “valeurs de la République”, référent fluctuant auquel on peut faire dire à peu près tout ce que l’on veut, sont pour certains enragés de la laïcité totalement incompatibles avec toute conviction religieuse, a fortiori si celle-ci emprunte une forme un peu conséquente. Il y a longtemps déjà que, dans les colonnes du Monde et de Libération, tout catholique prenant sa foi un peu au sérieux est qualifié sans autre forme de procès de “traditionaliste” ou d’“intégriste”, ce qui pour cette presse est synonyme de “sectaire”. Et que, dans les médias de service public et les discours d’une certaine gauche, toute manifestation de foi engagée est assimilée à un fanatisme contraire à la raison.
Fjord a le grand mérite d’attirer notre attention sur cette pathologisation de la foi, malheureusement appelée à devenir, dans les années qui viennent, une terrible épée de Damoclès sur la liberté de conscience.
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