vendredi 20 février 2026

Québec — Quand les permis d'études deviennent des passeports pour le crime organisé

Derrière les façades d'étudiants internationaux légitimes se cache un réseau criminel organisé qui exploite les failles du système d'immigration canadien. Une enquête approfondie de Radio-Canada révèle comment plus de 200 membres d'une organisation criminelle africaine utilisent de faux permis d'études pour s'établir au Québec et développer des activités illicites d'une ampleur inquiétante.

Cette infiltration méthodique soulève des questions cruciales sur la vulnérabilité de nos institutions d'enseignement supérieur et sur l'efficacité des mécanismes de contrôle censés protéger l'intégrité du système éducatif canadien.

Le permis d'études comme porte d'entrée

Le stratagème est aussi simple qu'efficace. Des criminels, principalement originaires de Côte d'Ivoire et du Bénin, obtiennent des permis d'études pour des universités québécoises situées en région. L'Université du Québec à Trois-Rivières, celle de Chicoutimi et celle de l'Outaouais figurent parmi les établissements ciblés. Ces individus, généralement âgés entre 20 et 30 ans, n'ont aucune intention de poursuivre des études.

Selon Karine Caron, analyste de renseignement à l'Agence des services frontaliers du Canada interrogée par Radio-Canada, ces fraudeurs ne mettent jamais les pieds dans les établissements pour lesquels ils ont obtenu leur visa. « Ils étaient membres d'une organisation criminelle outre-mer et ont profité du permis d'études pour pouvoir entrer au Canada », explique-t-elle.

Cette faille du système est d'autant plus préoccupante qu'Immigration Canada reconnaît l'absence de processus de vérification automatique des présences auprès des étudiants étrangers. La responsabilité incombe directement aux établissements d'enseignement, qui peuvent prévenir les autorités fédérales, mais cette délégation crée manifestement des angles morts exploités par les réseaux criminels.

Cri du cœur d'une immigrante ivoirienne installée au Nouveau-Brunswick. « Les Africains de manière générale au Canada vous foutez la honte. » Les conséquences pour les nouveaux arrivants honnêtes sont immédiates : ils subissent désormais une méfiance généralisée en entreprise et dans la vie quotidienne à cause des agissements de réseaux criminels issus de leur propre communauté.

Un réseau tentaculaire et professionnel

L'ampleur de cette organisation dépasse largement ce que les autorités avaient initialement anticipé. « De fil en aiguille, je me suis rendu compte qu'on était en présence d'une énorme organisation criminelle », confie Karine Caron. Elle décrit un réseau avec des ramifications partout au Canada, qualifié de « crime organisé africain » par les autorités canadiennes.

Plus inquiétant encore, l'analyste souligne que toutes les semaines, de nouveaux membres sont découverts au pays. « On ne connaît que la pointe de l'iceberg. C'est inquiétant », avertit-elle. Ses homologues internationaux qui se penchent sur ce phénomène utilisent même le terme de « mafia africaine ».

L'organisation affiche une structure hiérarchique et une sophistication remarquables. Selon les documents obtenus par Radio-Canada, incluant des rapports d'enquête, des organigrammes et des analyses financières, ce réseau a réussi à développer ses activités au Canada et à transférer des sommes considérables vers l'Afrique.

Des fraudes « haut de gamme » extrêmement lucratives

La spécialité de ce réseau demeure la fraude amoureuse, mais leurs méthodes ont considérablement évolué depuis les premières arnaques perpétrées depuis les cybercafés d'Abidjan. Établis au Québec, ces criminels bénéficient d'un avantage décisif sur leurs collègues restés en Afrique : la crédibilité.

Leur proximité géographique leur permet de parler du quartier des victimes, de la météo locale, du climat politique et social avec une précision impossible à reproduire depuis l'étranger. Ils peuvent également échanger sans décalage horaire, à des heures régulières, renforçant l'illusion d'une relation authentique.

Charles Viau-Quesnel, chercheur à l'UQTR et auteur d'une étude sur l'arnaque amoureuse, confirme cette évolution : « Ce sont maintenant des fraudes haut de gamme, bien montées. Ce sont des fraudes qui prennent plus de temps, mais pour lesquelles le gain potentiel est beaucoup plus élevé. »

Les méthodes employées témoignent d'une professionnalisation inquiétante. Le réseau fait livrer des cadeaux au domicile des victimes, produit et envoie de faux documents d'apparence authentique, incluant contrats notariés, testaments et factures d'hôpital. Des complices féminines sont même recrutées pour incarner vocalement les faux profils et appeler quotidiennement les victimes masculines.

Les montants extorqués sont considérables. Le cas de Mamadou Berthe, un Ivoirien de 26 ans arrivé comme étudiant, illustre cette réalité. Arrêté puis expulsé en août 2025, il avait volé plus d'un demi-million de dollars à deux retraitées québécoises. L'analyse de ses comptes bancaires a révélé 20 victimes au total, portant le montant estimé à plus d'un million de dollars.

Selon le Centre antifraude du Canada, près de 60 millions de dollars ont été perdus l'année dernière pour des fraudes amoureuses. Mais ce chiffre serait largement sous-estimé. Les services frontaliers évaluent que le montant réel transitant par le crime organisé africain approcherait le demi-milliard de dollars. « On estime que seulement 10 % des victimes portent plainte », précise Karine Caron.

L'arnaque amoureuse n'est qu'une facette de cette organisation criminelle. Le réseau s'est diversifié dans de multiples activités illicites, démontrant une capacité d'adaptation et une ambition dépassant la simple fraude en ligne.

Mathieu Bock-Coté défend les restrictions au système d'immigration au Québec proposées par le gouvernement

Fraude bancaire à grande échelle

Le réseau excelle dans la fraude bancaire perfectionnée. Un producteur agricole de la Montérégie a perdu un million de dollars en une seule nuit, le montant ayant été fractionné en plus d'une centaine de transactions pour échapper à la détection. « Ce type de fraude, par possession de compte, ce sont des gros montants », souligne Karine Caron, mentionnant qu'une autre entreprise a récemment perdu 700 000 $.

Exportation de véhicules volés

Plusieurs membres de l'organisation, basés au Québec, participent au vol et à l'exportation de véhicules entre le port de Montréal et celui d'Abidjan. Les voitures sont dissimulées dans des conteneurs, souvent camouflées avec des matelas. L'organisation policière Interpol a d'ailleurs retrouvé ce printemps, dans les rues d'Abidjan, des dizaines de véhicules arrivés illégalement du Canada.

Blanchiment d'argent et fausses identités

Le perfectionnement du réseau se manifeste particulièrement dans ses opérations de blanchiment. Certains criminels possèdent de multiples passeports africains, leur permettant d'ouvrir plusieurs comptes bancaires dans différentes institutions canadiennes. Les services frontaliers ont découvert une vingtaine de fausses identités pour un seul membre du réseau. Mamadou Berthe détenait des passeports de la Côte d'Ivoire, du Togo, du Mali et de la Guinée.

Nancy Simoneau, sergente-détective au Service de police de Mercier, décrit le système : « Avec ces identités, l'argent se promène entre les comptes. C'est comme une immense toile d'araignée. Ce réseau est très structuré. L'argent, pris des victimes, est rapidement transféré dans différents comptes, puis acheminé en Afrique. »

Les transferts s'effectuent via des applications comme Moneygram, Western Union, WorldRemit et Orange Money. Des investissements en cryptomonnaies ont également été détectés. Parfois, les fraudeurs utilisent le compte bancaire d'une victime, qui participe alors involontairement à ces flux illégaux.

Des compatriotes détenant le statut de résident permanent canadien contribuent également au blanchiment en créant des entreprises légitimes servant de façade : firmes d'immigration, services de transferts de fonds, concessionnaires de véhicules d'occasion.

Des liens avec le terrorisme international

L'enquête révèle une dimension encore plus préoccupante : selon les renseignements des services frontaliers canadiens, le crime organisé africain participerait au financement d'activités terroristes. Des liens avec l'organisation libanaise du Hezbollah, actif en Côte d'Ivoire, ont été identifiés.

Cette connexion transforme ce qui pourrait sembler être de la criminalité financière ordinaire en une menace potentielle pour la sécurité nationale, ajoutant une urgence particulière à la nécessité d'enrayer ce réseau.

Une menace en expansion

Les experts s'inquiètent de la croissance et de l'enracinement de cette organisation. Ladji Bamba, criminologue ivoirien et maître de conférence à l'Université Félix-Houphouët-Boigny d'Abidjan, étudie l'évolution de ce réseau criminel qui s'inspire des méthodes utilisées dans des pays voisins anglophones comme le Nigeria.

« Il y a une mafia ivoirienne qui est en train de se constituer. Et chaque entité du crime organisé a des connexions avec d'autres entités », explique-t-il. « Cette mafia ivoirienne est jeune, mais elle fait peur. On se demande ce qu'elle représentera dans 10 ans. C'est à prendre au sérieux. »

Nancy Simoneau partage cette préoccupation : « Ils ont détecté une faille dans le système pour entrer avec un statut d'étudiant. D'après moi, le mot se passe et on va en voir de plus en plus. »

Le criminologue Ladji Bamba lance un avertissement sans équivoque : « Le Québec est désormais devenu un eldorado pour ces criminels africains. Les battements d'ailes d'un papillon en Côte d'Ivoire peuvent créer des tsunamis, même au Canada. La plupart des Canadiens voyaient cette criminalité de loin, mais elle est aujourd'hui sur votre territoire. »

Implications pour les universités et le système d'immigration

Cette infiltration soulève des questions fondamentales sur la sécurité du système d'immigration canadien et sur le rôle des établissements d'enseignement dans la prévention de telles dérives. L'absence de mécanismes automatiques de vérification de la présence des étudiants internationaux constitue une vulnérabilité manifeste.

Les universités québécoises, particulièrement celles en région qui cherchent activement à recruter des étudiants internationaux pour maintenir leurs effectifs, se retrouvent involontairement complices d'un système exploité par le crime organisé. Cette situation exige une réflexion approfondie sur l'équilibre entre l'ouverture internationale et les mesures de sécurité.

La collaboration entre Immigration Canada, les établissements d'enseignement, les services frontaliers et les forces policières devra être considérablement renforcée. Des mécanismes de vérification plus rigoureux, incluant un suivi régulier de la présence des étudiants internationaux sur les campus, semblent indispensables.

Au-delà des mesures de contrôle, cette situation illustre comment le crime organisé contemporain sait identifier et exploiter les angles morts des systèmes administratifs. Face à des réseaux de plus en plus sophistiqués et professionnalisés, la réponse des autorités devra être tout aussi structurée et coordonnée.

L'avertissement de Karine Caron résonne avec force : nous ne connaissons que la pointe de l'iceberg. L'enjeu dépasse désormais la simple protection des victimes de fraudes pour toucher à l'intégrité du système d'immigration canadien et, potentiellement, à la sécurité nationale.

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire