Emmanuel Godo, l’écrivain et professeur de lettres à Henri-IV a publié Avec les grands livres, une ode à la lecture des classiques. À l’heure où la littérature tend à s’effacer derrière les écrans, il alerte sur l’avènement d’un totalitarisme insidieux, dans lequel la contemplation est laissée en jachère. Entretien paru dans le Figaro.
EMMANUEL GODO. — Nous vivons dans un monde de divertissement généralisé. Aujourd’hui, un individu a tout ce qu’il faut, et même plus qu’il n’en faut, pour prendre du plaisir : entre les séries, les réseaux sociaux ou le cinéma à grande échelle, il peut se divertir - dans une forme de passivité - jusqu’à plus soif. Il est donc intéressant de rappeler qu’il existe une autre manière d’envisager le temps libre, avec la lecture, qui requiert un dialogue constant. En ne lisant plus, nous laissons en jachère des instances, des puissances intérieures, qui ont pourtant besoin d’être activées : la pensée profonde, la contemplation et la vraie rêverie - pas celle que l’on nous impose mais celle qui vient se glisser entre les lignes d’un texte.
—N’est-ce pas justement difficile pour les jeunes de lire quand des dizaines d’activités plus « faciles » leur tendent les bras ?
— Dans cette perspective, il y a une responsabilité du monde professoral. Les personnes que les jeunes rencontrent, et qui peuvent être des éveilleurs, sont d’abord les enseignants. J’ai passé près de quarante ans avec des élèves et ils n’étaient pas toujours favorisés socio-culturellement. Quelles que soient les conditions, le professeur doit être la passerelle entre un monde exigeant, celui de Balzac, de Molière, de Maupassant et celui de ces jeunes consciences en devenir. Il faut leur faire entendre que, dans ces textes, il y a une parole non seulement vivante, mais plus vivante encore - car plus riche, plus nuancée, plus féconde - que celle qu’on leur offre habituellement. Là, vous les arrimez et vous éveillez leur désir enfoui. Évidemment, c’est un long chemin. D’autant que la lecture devient intéressante précisément quand elle devient difficile : lorsque l’on sent une résistance en nous-même, un achoppement. Souvent, on s’autocensure dans l’audace de lecture car on est soi-même claquemuré dans des préjugés, dans des certitudes qui ne sont pas des vérités expérimentées et abouties, mais des représentations hâtives. Cette responsabilité concerne aussi les parents s’ils sont eux-mêmes des prescripteurs ou des praticiens de la lecture. La maison n’est pas seulement un lieu de vacuité où chacun est laissé à son épanouissement anarchique; elle peut être un lieu d’étude et de vraies conversations.
— Notre monde ne nous empêche-t-il pas d’être disponibles pour la lecture ?
— L’être contemporain est massifié et perd son individualité, sans même s’en rendre compte. On se croit lucide car on est surinformé, mais c’est une information superficielle, ce sont les dernières nouvelles. Cela me fait penser au pharmacien Homais dans Madame Bovary qui lit le journal le matin, vivier saumâtre qui va lui fournir ses sujets de conversation pour la journée. Aujourd’hui, tout le monde est Monsieur Homais, puissance 100.
La lecture, dans ce vacarme, est un arrêt sur image. Elle est plus précisément un désancrage, car si vous ouvrez tout à coup un roman d’Alexandre Dumas, de Tolstoï ou de Mme de La Fayette, vous n’êtes plus d’aujourd’hui. Vous vous rendez compte que la destinée humaine est immémoriale et notre préoccupation de l’heure n’est qu’une chose à sa surface. Lorsque l’on comprend qu’Eschyle, Ronsard ou Mallarmé parlent mieux de la destinée que beaucoup de nos contemporains plongés dans le bruit, on découvre un véritable continent intérieur.
— Mais est-ce qu’il y a une vraie différence entre la lecture d’un grand livre et le visionnage d’un grand film ?
Il ne faut pas opposer les deux arts, le grand art est grand partout. Mais des choses spécifiques se jouent dans la lecture. Quand on lit d’abord, l’imagination travaille. C’est à vous d’imaginer le visage de la princesse de Clèves ou de Nemours et c’est à vous de fabriquer un monde et de vous le figurer. Le rapport à la langue y est aussi différent : dans les grands livres, nous sommes confrontés à une langue bien plus vaste que celle de notre présent. Et puis il y a le temps qu’on passe, la pratique : quand je lis Illusions perdues, je vis quinze, vingt heures avec Balzac. Je m’interromps, je reprends, je reviens en arrière : la lecture a ses propres rythmes d’assimilation, c’est une forme de compagnonnage. Quand je regarde le film, c’est une autre expérience. Car il y a finalement un rapport au silence et à la solitude dans la lecture. Le film s’adresse à un public, là où le livre s’adresse à une individualité, qui n’est pas « ma » personne, mais la voix intérieure qui est en chacun de nous et qui demande à naître. D’ailleurs, les grands auteurs ne sont pas des personnes qui écrivent. Le «je est un autre» de Nerval ou Rimbaud, c’est au fond celui des grands auteurs. Ils font parler une voix qui n’est pas seulement celle du pauvre mortel qu’ils sont ; un texte vient toujours de plus loin, c’est pourquoi il peut s’adresser, en moi, à l’être le plus intime, avec lequel on n’en aura jamais fini. Dans mon imaginaire de poète, je dis qu’il y a en chacun un enfant ou un animal blessé. C’est cet être-là que l’on doit accompagner de la naissance jusqu’à la mort. La lecture est une très grande école de l’attention et de la vraie liberté intérieure.
Je précise en préambule que l’on peut très bien imaginer quelqu’un qui ne lise pas et qui soit un chef-d’œuvre d’humanité. Vous avez des êtres de peu ou de pas de culture, qui ont des vies justes, une discipline intérieure et qui ont su construire un regard sur le monde, sur la nature. La lecture en elle-même n’est pas la panacée : l’essentiel est d’avoir une vie juste et bonne. Or ça, même sans culture, on peut l’atteindre. Ce sont peut-être des hommes de la nature et du geste : l’artisan, le paysan. Des personnes qui sont en dehors ou à côté du monde désordonné dans lequel nous vivons. Car dans ce dernier, il est très difficile d’avoir une vie juste. Pourquoi ? Car il nous désaccorde en permanence. C’est un monde qui nous externalise, qui nous prive de notre musique intérieure, qui nous fait vivre à la surface de nous-mêmes et qui ne s’adresse pas à la toute-puissance de notre être - qui n’est pas une force, mais cette capacité à faire entendre notre sensibilité, notre intelligence, notre désir de sacré. Tous ces éléments sont parasités par le monde dans lequel on vit, et on a constamment besoin de se réajuster. Pour quelqu’un qui est plongé dans cette société qui déglingue et cabosse, la lecture permet de recréer des espaces intérieurs, de reprendre souffle. Elle permet aussi de ne pas perdre le fil de son histoire, que j’appelle «sacrée ». Elle nous aide aussi à nous acheminer vers la conscience de «notre grandeur et de notre misère», comme dirait Pascal. Individuellement, nous sommes en danger de mort spirituelle, Bernanos l’a dit magnifiquement.
Nous avons donc besoin de contre-feux, c’est-à-dire de l’art véritable. Encore une fois, dans notre monde, les simulacres fleurissent, même en termes d’art. On appelle « art » quelque chose qui n’en est pas. Ce sont des « produits avariés, nés d’un siècle vaurien », comme disait Baudelaire. Ce sont des produits de consommation artistique courante, usinés à la chaîne, qui en fait n’ont d’art que le nom. Ce sont des placebos mortels car ils occupent la place que pourrait occuper le vrai levain.
— C’est donc une perte spirituelle ?
Et morale. Il s’agit de tenir la note juste de son existence, de ne pas être un fétu de paille à la surface de l’eau. Au fond, si l’on veut garder une ligne intérieure, dans ce monde qui cherche en permanence à attiser nos désirs les plus vains, il faut se battre et s’armer. La littérature nous protège et nous désarme simultanément, dans un double mouvement. Elle nous désarme pour les vrais biens : pour le juste, le vrai, le beau. Quand vous avez commencé à aimer Molière ou Racine, vous ne pouvez pas vous laisser embarquer par n’importe quelle fumée. On a toujours intérêt à passer par les cimes. J’aime beaucoup les discours de Sylvain Tesson sur les promontoires ou sur les stacks, les piliers de mer. Un livre, c’est comme un promontoire, c’est à la fois le souvenir, la présence et la promesse. C’est cette articulation qui fonde un grand livre : c’est d’abord le patrimoine, car on se met sur l’épaule des géants ; c’est ensuite ce qui nous donne la force de mieux apprécier le vrai présent, c’est-à-dire la présence aux êtres et aux visages ; et c’est ce qui nous projette vers une promesse. Là, je me sépare peut-être de Sylvain Tesson, car pour moi la promesse est celle de l’accomplissement spirituel de l’homme.
Il y a d’ailleurs, dans la lecture, quelque chose de l’ordre de la prière. Malraux parlait de l’« homme précaire » - c’est le même mot que prière : c’est l’homme qui est à la fois fragile, qui découvre ses vulnérabilités, et qui est attentif à ce qui est le véritable aliment spirituel et poétique dont il a besoin. La lecture se fait également dans le silence et dans l’attention maximale, pas simplement à soi, mais aux autres. Tout comme dans la prière. Si je lis un roman, je suis attentif à la destinée des personnages. J’articule ma trajectoire humaine à celle d’autres que moi.
De ce point de vue, c’est absolument bouleversant, car c’est une conversation de solitude à solitude. Le livre a été écrit par quelqu’un qui n’est plus là mais qui parle encore. Il nous prouve ainsi qu’il y a une vie après la mort car il fait entendre une voix extraordinairement vivante. Il y a une vitalité dans les grands textes qui est communicative. Tout à coup, nous sommes contemporains de Proust, de Diderot ou de Chateaubriand, c’est unique : la lecture m’offre un tête-à-tête avec ce que l’humanité a produit de plus grand, de plus audacieux, de plus inventif.
Je suis toujours frappé, dans la société qui est la nôtre, de voir à quel point nous sommes infantilisés. Sous couvert de bien-être ou de bienveillance, nous sommes ramenés à un état de minorité. Quand on prend le train, on nous invite à ne surtout pas ouvrir la porte avant l’arrêt complet, au cas où, tout à coup, une envie de nous envoler nous prendrait. C’est un exemple caricatural, mais c’est emblématique d’un monde qui me prend constamment pour un imbécile. Alors qu’à côté, je lis Rabelais qui, dans le prologue de Gargantua, me dit en riant que je suis un « buveur illustre », mais pour mieux m’entraîner dans la « folie douce » de ses inventions et me convier à la table des plus grands esprits façonnés par les siècles. On m’y apprend tout simplement la juste mesure.
Notre société fait sommeiller les partis les plus nobles de l’être humain : on a des héroïsmes qui sont éteints, des idéalismes bafoués, des désirs de complexité et de profondeur qui sont constamment réfutés. Et tout ce qui va avec : la décence, la magnanimité, la générosité, le panache – pas celui du matamore, mais le panache de la pensée, de la noblesse d’âme.
— Qu’est-ce donc qu’une société où l’on ne lit plus ?
— C’est un totalitarisme insidieux, qui prend la forme d’un épanouissement faussement euphorique, qui me rappelle une chanson des années 1930 : « Foutez-vous de tout, la vie passera comme un rêve.» Nous sommes dans une société très étrange, qui est à la fois une grande fête perpétuelle mais qui dévoile très vite son envers : l’angoisse perpétuelle. On passe de « l’hilarité à l’horreur», comme dirait Mallarmé. On a l’impression que même nos démocraties sont gangrenées par un esprit de masse, de conformisme inouï et que le véritable individu là-dedans doit tracer sa voie souterrainement. La société nous fait vivre dans l’idée qu’elle peut tout prendre en main : « Ne lisez pas Balzac, on va vous le faire ingurgiter de manière plus facile, dans des versions abrégées ou simplifiées. » Tout cela est faux : Balzac se lit in extenso .On nous dit que les descriptions balzaciennes sont ennuyeuses mais elles sont ce qu’il y a de plus génial : c’est là qu’on découvre son regard sur le monde, sa réflexion sur les comportements humains, son inventivité extraordinaire du côté de la langue. On prend un bain d’énergie : ce qui nous paraît être ennuyeux, c’est au contraire ce qui va nous donner, par capillarité, de la force intellectuelle et philosophique.
— Mais il n’y a pas eu d’époque où toute la société française lisait. Pourquoi sommes-nous particulièrement inquiets aujourd’hui ?
— Les écoles de la IIIe et de la IVe République donnaient une culture scientifique et littéraire de base. On affrontait les textes même si c’était en apprenant par cœur des poèmes. On incorporait de la haute littérature, du Corneille, du Heredia. On avait ce contact-là. Aujourd’hui, on se méfie de la mémoire. Et de la beauté. On risque de faire des générations qui ne maîtriseront pas complètement le langage, et donc les mécanismes de pensée. L’humanité est clairement en danger dans son accomplissement.
Et puis, il y a la technologie. Les pires des démagogues sont ceux qui disent que l’école est poussiéreuse et que les réseaux sociaux sont plus ludiques. Ces optimistes béats oublient que la distance qu’ils ont, ce n’est précisément pas la technologie qui la leur a donnée, mais l’école par laquelle ils sont passés. Il est nécessaire d’avoir « l’arrière-boutique » dont parle Montaigne pour tirer le meilleur de l’informatique. Les jeunes sont plongés à longueur de temps dans ces réseaux et n’ont plus le recul, ni les moyens de juger, de trier, de hiérarchiser. Ces démagogues sont les mêmes qui me disaient dans les années 1990 que je ne devais pas enseigner Montaigne ou Marivaux à mes élèves de lycée technique car c’était trop élitiste pour eux. Or, les élèves aimaient ces mondes-là. Non seulement ils s’apercevaient qu’ils pouvaient comprendre, mais qu’en plus, c’était fabuleux de se retrouver sur les cimes. Alors qu’on vous a fait croire que vous étiez boiteux, vous êtes tout à coup au sommet de l’Himalaya. Ces sommets, ce sont les grands textes.
Dans mon imaginaire de poète, je dis qu’il y a en chacun un enfant» ou un animal blessé Quelle est donc la nature de la perte lorsque l’on ne lit pas ?

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