mardi 30 juin 2020

États-Unis — La Cour suprême rend l'enseignement scolaire religieux admissible à l'aide publique


Plus tôt ce mardi 30 juin, la Cour suprême des États-Unis a statué qu’un État ne pouvait pas exclure les écoles religieuses du financement mis à la disposition d’autres écoles privées. Ce faisant, la Cour a limité les « amendements Blaine » passés par des États fédérés et qui ont leur origine dans la discrimination anti-catholique honteuse du XIXe siècle protestant. Ces amendements ont permis aux gouvernements locaux de discriminer contre les écoles catholiques pendant 145 ans.

C’est une énorme victoire pour tous les parents américains, souvent à faible revenu de toutes confessions et races qui cherchent des alternatives aux écoles publiques défaillantes. Un véritable choix éducatif — notamment désormais la possibilité financière de fréquenter une école catholique — est une solution qui s’offre à elles et qui pourrait résoudre bon nombre des problèmes raciaux qui déchirent notre pays aujourd’hui.

Rappelons que les écoles catholiques sont parmi les plus « diverses » sur le plan ethnique contrairement aux écoles publiques qui le plus souvent recrutent dans un bassin géographique socialement et ethniquement homogène. Il en va de même en Grande-Bretagne : Les écoles catholiques les plus ethniquement diversifiées du pays.

Mme Kendra Spinoza, demanderesse principale dans l’affaire l’opposant au Montana, devant la Cour Suprême des États-Unis.

La Cour suprême a jugé à 5 contre 4 que les États offrant des bourses aux élèves des écoles privées ne pouvaient pas en exclure ceux inscrits dans des écoles confessionnelles. La décision a été rédigée par le juge en chef John Roberts qui, pourtant, avait rejoint la position des quatre juges de gauche dans trois autres décisions importantes ce mois-ci.

Le tribunal n’a pas exigé des États qu’ils financent l’enseignement religieux, jugeant seulement que les programmes ne pouvaient pas faire la différence entre les écoles privées religieuses et laïques.

« Un État n’a pas l’obligation de subventionner l’enseignement privé. Mais, si un État décide de le faire, il ne peut pas disqualifier certaines écoles privées uniquement parce qu’elles sont confessionnelles », a déclaré Roberts.

Cette décision était attendue de longue date par les partisans du choix en éducation. Elle est vivement rejetée par les syndicats d’enseignants qui craignent qu’elle ne détourne des subventions des écoles publiques qui sont déjà en difficulté.

L’affaire a été portée devant la justice par trois mères d’élèves inscrits dans des écoles confessionnelles au Montana et qui avaient demandé des bourses d’études de 500 $ financées par un programme de crédit d’impôt de l’État. La plus haute cour de l’État du Montana avait annulé le programme, invoquant la séparation de l’Église et de l’État. En réponse, les responsables de l’État avaient mis fin à l’ensemble du programme de bourses d’études.

Les juges libéraux de la Cour suprême ont argüé que l’arrêt du programme de bourse avait mis fin à toute discrimination potentielle et que l’affaire devait donc être rejetée.

« Les pétitionnaires peuvent toujours envoyer leurs enfants dans une école confessionnelle », a déclaré la juge associée Ruth Bader Ginsburg. « Il n’ont tout simplement pas accès à des bourses d’études », d’ajouter la juge libérale radicale.

Amendements enracinés dans le sectarisme anticatholique

Mais Roberts et d’autres juges conservateurs ont déclaré que la politique d’absence d’aide avait ses racines dans des amendements constitutionnels dans 37 États, beaucoup enracinés dans le sentiment anti-catholique du XIXe siècle, qui empêchait les écoles religieuses de recevoir des fonds publics.

« L’Amendement Blaine est “né du sectarisme” et “a surgi à une époque d’hostilité généralisée à l’égard de l’Église catholique et des catholiques en général” », écrit-il. « Beaucoup d’autres États fédérés ont un historique tout aussi honteux ».

Impact sur de nombreux autres États

Les avocats de l’Institute for Justice, un groupe libertarien qui représentait Mme Espinoza, a déclaré que l’impact immédiat se fera sentir dans plusieurs États, notamment le Maine, le Vermont, le Missouri, l’Idaho et le Dakota du Sud.

Des groupes conservateurs avaient inondé la haute Cour d’arguments en faveur de Mme Espinoza et de la cause de ses homologues au Montana. Ayant longtemps cherché un soutien législatif pour les programmes de bons scolaires et de crédits d’impôt, ils ont considéré que l’affaire devait désormais être présentée en justice.

« Le poids de cette décision fondamentale est immense, car il s’agit d’une extraordinaire victoire pour la réussite des élèves, le pouvoir de décision des parents, l’égalité des chances en matière d’éducation et le respect du premier amendement », a déclaré Jeanne Allen, fondatrice du Center for Education Reform.

« Soyons clairs sur ce qui vient de se passer : la Cour suprême a décidé que les contribuables athées sont désormais tenus de financer les écoles religieuses », a déclaré Robyn Blumner, président du Center for Inquiry. « Les membres de confessions non chrétiennes sont désormais tenus de financer l’éducation chrétienne. »

Voir aussi

Cour suprême des États-Unis : l’État ne peut discriminer contre les écoles religieuses (2017, Trinity Lutheral Church c. Comer, directeur du ministère des Ressources naturelles du Missouri)




30 juin 1801 — Naissance de l'économiste Frédéric Bastiat

En cet anniversaire de la naissance de l'économiste français Frédéric Bastiat (son buste ci-contre), une petite pensée en ces temps de « générosité » du gouvernement minoritaire du fils Trudeau.

Tout le monde veut vivre aux dépens de l'État et on oublie que l'État vit aux dépens de tout le monde.







Voir aussi

La note de crédit du Canada est abaissée. Et il n’est pas exclu qu’elle diminue davantage.

Le déficit fédéral pourrait atteindre 256 milliards $

dimanche 28 juin 2020

Royaume-Uni : projet d'une université noire gratuite et « décolonisée »

Une doctorante qui voulait transformer l’université de l’intérieur et avoir un programme décolonisé a entrepris la création d’un établissement d’un nouveau genre en lançant une campagne participative.

Elle s’appelle Melz Owusu (ci-contre) et compte bien être la première à lancer une université noire, gratuite et décolonisée au Royaume-Uni. Une histoire racontée par le Guardian à propos de cette doctorante de l’université de Leeds qui entreprenait à la base de « révolutionner » l’université. Mais très vite, dit-elle, impossible de réaliser ce projet « avec les structures actuelles ». Pour elle, « les universités sont construites sur la colonisation, l’argent et les bâtiments, l’architecture, tout est colonial », pense-t-elle.

Afin de « redistribuer les connaissances », elle compte bien créer un programme d’études décolonisé au cœur de l’université en lançant une campagne participative (GoFundMe) qui a déjà réuni plus de 75 000 livres (81 000 euros, 127 000 dollars canadiens). Elle aurait reçu le soutien de l’Union des universités et collèges ainsi que l’Union nationale des étudiants. À terme, elle veut récolter plus de 250 000 livres. L’un des objectifs de l’université est de servir les étudiants de la communauté dans son ensemble.

Objectif : des dons annuels des autres universités

Un objectif clé est de persuader les universités de « redistribuer » l’argent en faisant des dons annuels à l’université noire. La Free Black University profitera à ses étudiants et à la communauté dans son ensemble, dit Osuwu. Des campagnes dans ce sens par des étudiants activistes ont déjà commencé aux universités de Manchester, Manchester Metropolitan, Leeds, Exeter et UCL.

Owusu considère ces dons annuels non seulement comme un moyen pour les établissements de tenir leurs promesses envers les étudiants noirs actuels, mais comme des dédommagements pour le rôle que ces universités ont joué dans la propagation du racisme et de l’eugénisme et de dons issus de mécènes négriers.

« De nombreuses universités que nous avons vues avec Black Lives Matter ont publié des déclarations selon lesquelles “nous soutenons la vie des Noirs”, mais nous entendons tout le temps des témoignages d’étudiants noirs qui, traumatisés, quittent l’université », explique Owusu. « Ils échouent. Ils subissent le racisme tout le temps et l’université ne traite pas nécessairement cela de la meilleure façon, ou ne s’en occupe pas du tout. »

L’idée d’une université libre était en préparation depuis un certain temps, mais l’intérêt croissant et récent pour Black Lives Matter, après la mort de George Floyd, l’a précipitée, dit Osuwu. « Il semble qu’il y ait une prise de conscience collective croissante de la profondeur du racisme enraciné dans notre société et du peu de mesures prises pour le remettre fondamentalement en cause. »

« Nous avons décidé de lancer notre projet maintenant parce que, premièrement, il était prêt à être lancé et, deuxièmement, le regard du monde est tourné vers la façon de rendre la vie des Noirs importante, et l’une des façons dont je pense que cela se produira sera grâce à la transformation en éducation. »

Une petite équipe de doctorants, de jeunes diplômés et d’
étudiants militants prépare le projet dans le but de mettre en place une structure juridique avant octobre. Le projet est d’offrir des conférences en ligne en accès libre explorant des sujets radicaux et transformationnels, de construire une bibliothèque en ligne d’ouvrages et articles radicaux, de mettre sur pied un journal et des émissions en ligne, de fournir un espace pour les membres aux universitaires noirs qui ont besoin de soutien et de tenir une conférence annuelle réunissant des penseurs Noirs radicaux.

Le programme sera centré sur des approches sociologiques, historiques et philosophiques de la libération des Noirs, mais pourrait évoluer vers des domaines plus scientifiques et créatifs. Finalement, une demande d’
habilitation à décerner de diplômes pourrait être une option, tant que les personnes concernées estiment qu’il est possible de le faire sans devenir « institutionnalisées ».

Un élément important du projet sera un espace de communauté et de soins pour les étudiants noirs, en les mettant en contact avec des thérapeutes noirs, des conseillers et des guérisseurs communautaires pour offrir une gamme de soutien. Selon le Guardian, les membres des communautés noires et des minorités ethniques seraient plus à risque de développer des problèmes de santé mentale, certaines recherches suggérant que le racisme peut augmenter les risques de développer une dépression.

À plus long terme, avec suffisamment d’argent, l’objectif est d’avoir de locaux physiques comprenant des salles d’enseignement, une librairie, un restaurant et des « zones de guérison » dans l’un des quartiers les plus « métissés » de Londres, comme Brixton ou Lewisham.

Bien que d’autres races pourront bénéficier des ressources en libre accès fournies, l’objectif principal du projet sera la communauté noire, pour compenser le fait, dit Owusu, que « les étudiants noirs et la communauté noire en général n’ont pas été en mesure d’accéder aux espaces actuels qui se trouvent dans le milieu universitaire
de manière équitable, cohérente et sûre ». Pour le Guardian, journal de la gauche, progressiste, il existerait de nombreuses preuves à l’appui de ces thèses selon lesquelles le racisme explique les mauvais résultats des élèves noirs. Les chiffres publiés l’année dernière par le Bureau des étudiants ont montré que les étudiants blancs étaient beaucoup plus susceptibles d’obtenir des diplômes avec mentions très bien ou bien que les étudiants noirs, l’écart entre les deux groupes étant d’au moins 20 % dans près de la moitié des universités en Angleterre. Plus tôt ce mois-ci, les demandes d’accès à l’information ont révélé que seul un cinquième des universités britanniques s’étaient engagé « à décoloniser » leur programme d’études et qu’à peine 1 % des professeurs des universités britanniques étaient noirs.

samedi 27 juin 2020

Briser le code Film de propagande ? Il est donc « présenté » dans les écoles et les universités

Selon Mathieu Bock-Côté, le film Briser le code est un film de propagande d'une nullité assez navrante. Il devait donc être  « offert » aux élèves des écoles québécoises afin d'encourager le « dialogue » entre élèves et « conscientiser » les jeunes ?






Début de l'article :

Briser le code est un documentaire animé par Fabrice Vil qui a été présenté sur les ondes de Télé-Québec à la fin janvier. Il visait à faire prendre conscience à la population québécoise qu’il existe encore aujourd’hui, au Québec, un « code » à suivre, c’est-à-dire « l'ensemble des attitudes et des comportements que les personnes racisées et les personnes autochtones doivent adopter pour se fondre dans la majorité québécoise sans déranger ». Tout au long du documentaire, on présente ainsi des témoignages d’individus provenant de différentes communautés ethnoculturelles et qui évoquent l’intégration des immigrants, l’existence des enfants d’immigrants et celle des autochtones au Québec.

Ce documentaire a été encensé par différents médias, il est même présenté dans les écoles et les universités. L’intention derrière le commentaire qui suit est de nuancer ces éloges et de mettre en question les idées défendues dans Briser le code.

Choix des intervenants

La première critique que je formulerai à propos de ce documentaire concerne le choix des intervenants. Vil a minutieusement choisi des individus qui témoigneraient dans le seul sens de son propos : tous sont mécontents par rapport à la situation de l’immigration au Québec, tous considèrent avoir subi de la discrimination, du racisme et des « micro-agressions ». Aucun de ces participants ne mentionne que son intégration s’est bien passée. Jamais on ne relève la moindre anecdote qui témoignerait de l’ouverture d’esprit de certains Québécois. Bien sûr, ces intervenants ont droit à leur opinion tout comme Vil a le droit de les avoir choisis, mais on se doit de soulever l’absence de nuances dans le propos d’un documentaire qui apparaît d’emblée comme très orienté.

Fabrice Vil est un chroniqueur connu pour un cheval de bataille en particulier : la représentativité. Selon lui, les minorités ne seraient pas représentées équitablement dans les médias et dans les postes de pouvoirs au Québec. Mais, ironiquement, dans son documentaire, Vil ne montre lui-même que la vision d’une frange de la « communauté » immigrante et ne représente jamais avec toutes les nuances possibles le parcours des immigrants en général, y compris en mettant de l’avant le témoignage de ceux qui seraient en désaccord avec lui. Venant d’un dévot de la représentativité qui n’hésite pas à sermonner tous ceux qu’il rencontre sur son passage, on ne peut s’empêcher de penser que Vil est coupable ici de tartufferie.

Manuel d'histoire (1) — chrétiens intolérants, Saint Louis précurseur des nazis, pas de critique de l'islam tolérant pour sa part

Au sommet d’une colline, devant un musée d’art situé dans le plus grand parc de la ville de Saint-Louis aux États-Unis, se trouve la statue du roi Saint-Louis, nommée l'Apothéose de Saint-Louis.

Érigée il y a 116 ans dans le parc de Forest, c’est l’un des monuments les plus connus de la ville.

Beaucoup de personnes d’« extraction subsaharienne » dans la foule, c’est assez ironique quand on se rappelle le sort réservé aux esclaves noirs par les Barbaresques et le fait que le commerce de l’esclavage était proscrit en France...

Ainsi, au viie siècle, la reine des Francs, Bathilde, elle-même ancienne esclave et par la suite canonisée, aurait, selon la tradition, jugulé l’esclavage dans les royaumes francs en interdisant le commerce sur ses terres.

Visiblement ces militants d’extrême gauche sont d’accord avec le manuel d’histoire approuvé par le Monopole de l’Éducation du Québec.

Plusieurs militants racisés ont hué et physiquement intimidés les citoyens qui désirent que la statue de Saint-Louis demeure en place.










En cette année du 750e anniversaire de la mort du typhus de Saint-Louis à Carthage en 1270.

En passant, Saint-Louis, toujours ouvert sur le monde, aurait importé la rouelle (signe distinctif des juifs) des pays musulmans. Preuve en est qu’« avant le XIIIe siècle, il n’existe aucune altérité dans la représentation des individus de confession juive. »
[Gilbert Dahan, « Quelques réflexions sur l’antijudaïsme chrétien au Moyen Âge », Histoire, économie et société, no 3,‎ 1983, p. 355-366]

Cette marque fut sans doute réalisée à l’imitation des califes musulmans, pour lesquels les dhimmis devaient porter un signe distinctif souhaitable, mais non obligatoire, bleu pour les chrétiens et jaune pour les juifs.
[Suzanne Citron, Le Mythe national. L’histoire de France revisitée, éditions de l’Atelier, L’Atelier de poche, rééd. 2017, p. 249.] En 888, le cadi Ahmed ben Tâlib oblige les dhimmis de Kairouan à porter sur l’épaule un morceau d’étoffe de couleur blanche portant l’image d’un singe pour les juifs et celle d’un porc pour les chrétiens ; ils sont tenus d’accrocher les mêmes images sur leurs portes. [Louis Massignon, Revue des études islamiques, Volume 9. P. Geuthner, 1935, p. 142.]

Ce manuel approuvé par le Ministre ne rappelle pas ce que Saint-Louis doit aux musulmans dans ce domaine, mais insiste sur la similitude de cette mesure discriminatoire avec celle adoptée par les nazis, alors que l’islam est présenté comme tolérant.



Photo du site des
Éditions Chenelière
La volonté de faire coexister la riche courtepointe ethnique et religieuse que la politique migratoire du Québec met en place est à la base de l’imposition du cours d’éthique et de culture religieuse. Il fallait un programme qui puisse être enseigné à tous et qui rapprocherait toutes les communautés, quitte à simplifier à outrance les religions, les discréditer même pour les rassembler dans l’indifférenciation dans un esprit qu’on nommera par gentillesse irénique. C’est le cours tout-le-monde-il-est-beau-tout-le-monde-il-est-gentil selon certains auteurs.

Il en va un peu de même avec un manuel d’histoire récent qui se penche sur l’histoire de la chrétienté et du monde arabo-musulman. L’éditeur est réputé (Chenelière) et le manuel est de bonne facture technique. Mais là c’est pire : critiques (pas toujours imméritées) d’un côté, le côté de la chrétienté et, de l’autre côté, bienveillance constante pour le monde arabo-musulman. Il ne faudrait pas que les Québécois de souche conçoivent leur civilisation avec trop de vanité et que les immigrants soient perçus comme issus d’une culture inférieure ?

On peut donc se demander si ce n’est pas, en quelque sorte, pour rabaisser un peu le caquet culturel des Québécois de souche et promouvoir l’estime des récents et nombreux immigrants du monde musulman que le manuel d’histoire D’hier à demain des éditions de la Chenelière ne critique jamais l’islam médiéval, il l’encense plutôt, et qu’il laisse l’intolérance et l’ignorance au christianisme et à la chrétienté médiévale. Au détriment de l’objectivité, de l’équilibre et de la justesse, malheureusement.

Saint-Louis, précurseur de Hitler ?

Dans ce manuel approuvé par le BAMD du Monopole de l’Éducation, on trouve ainsi la question très subtile suivante :


D’Hier à demain, manuel A, 1er cycle du secondaire (12-13 ans), édition Chenelière, p.  204

Aucune question similaire sur les autres civilisations (musulmanes et chinoises notamment) où les ethnies portaient pourtant aussi des costumes ou des signes qui les différenciaient. L’imposition d’un signe distinctif pour les juifs (et les chrétiens) était généralisée dans le monde musulman. Mais aucune mention, ni bien sûr de critique dans le manuel sur ce sujet. Il n’en dit rien, seul Louis IX et son ordonnance sont comparés à un funeste « moment au cours du XXe siècle »....

Pour se convaincre que les juifs devaient se vêtir différemment sous l’islam, voici une fatwa (parmi de nombreuses autres) qui impose des signes distinctifs aux dhimmis (les tributaires) :
« Un juif s’habille comme les musulmans et abandonne la mise qui le distingue d’eux.

Réponse [du savant musulman]. Il sera mis en prison, battu et promené ignominieusement dans les lieux habités par les juifs et les chrétiens pour l’exemple. Ibn Abî Tâlib a prescrit à l’un des cadis parmi ses subordonnés d’obliger juifs et chrétiens à porter leurs ceintures largement déployées sur leur robe pour qu’on les distingue bien, et si l’un d’eux monte à cheval, de l’en empêcher, de lui infliger vingt coups de fouet à nu, puis de le jeter en prison, et en cas de récidive de le battre durement et de l’incarcérer longuement.  »

(p. 111 de Histoire et société en Occident musulman au Moyen Âge de Vincent Lagardère)

Ce que rappelle, dans la deuxième moitié du XVe siècle, le voyageur flamand Anselme Adorne, cité par Paul Sebag :
« témoigne que les juifs de Tunis sont astreints à un “lourd tribut” dans lequel il faut voir sans doute jezya [capitation] du droit musulman, et qu’ils font toujours l’objet de discriminations vestimentaires. Ils doivent alors arborer une pièce d’étoffe jaune, à la tête ou au cou, faute de quoi, ils ne manqueraient pas de se faire lapider. »

(p. 122, Tunis : Histoire d’une ville de Paul Sebag)
Extension maximale de l’empire almohade (entre 1195 et 1212)

Australie — La bulle des étudiants étrangers a éclaté

L’arrêt brutal des voyages internationaux est encore plus douloureux pour les universités australiennes que pour leurs homologues d’autres pays anglophones, car elles s’appuient davantage sur les revenus des étudiants étrangers. En effet, plus de 440 000 étudiants étrangers étaient inscrits dans des établissements australiens d’enseignement supérieur en 2019. Au dernier décompte, ils occupaient environ 30 % de toutes les places. Près de 40 % d’entre eux venaient d’un seul pays, la Chine.

Ville fantôme : le campus de l’Université de Sydney presque désert

L’inscription des étudiants étrangers est très lucrative. Un avantage de l’anglais imposé comme langue sur la scène mondiale. En 2018, ces inscriptions ont produit près de 9 milliards de dollars australiens (quasiment la même somme en dollars canadiens, 5,8 milliards de dollars américains) de revenus, soit un peu plus du quart de tous les financements universitaires, et bien plus par étudiant que les homologues locaux ne contribuent en frais d’inscription et en subventions gouvernementales attribués par étudiant local inscrit.

Cet essor a fait de l’éducation la quatrième exportation d’Australie, derrière le charbon, le minerai de fer et le gaz naturel. Il a financé des centres de recherche de classe mondiale, de nouvelles installations d’apprentissage rutilantes et de vastes collections d’art. L’enveloppe salariale des vice-recteurs a gonflé (dans les grandes universités, elle s'élève à bien plus de 1 million de dollars australiens). Comme l’explique un universitaire de l’Université de La Trobe1, les campus ont grossi pour rivaliser de taille avec  « les plus imposants établissements en Inde et en Chine ».

Pendant des années, cela a fait l’objet d’un débat politique houleux. Les universités disent qu’elles ont été forcées de courtiser des étudiants étrangers parce que le gouvernement ne leur donne pas assez d’argent pour couvrir leurs frais croissants. Michael Spence, le vice-recteur de l’Université de Sydney, a déclaré : « L’éducation des étudiants locaux n’atteint pas le seuil de rentabilité. » Si l’Australie « dépend davantage des frais de scolarité que des systèmes comparables dans le monde », soutient-il, « c’est une conséquence des décisions que les gouvernements successifs ont prises. »

Certains membres du gouvernement de coalition conservatrice actuelle rétorquent que les universités ont provoqué la crise. Ils « misent beaucoup trop sur l'argent des étudiants internationaux » et « sont devenus surexposés », a récemment déclaré James Paterson, un sénateur. Les vice-recteurs ont « privatisé les bénéfices » des étudiants étrangers, « en se construisant des Taj Mahal », se plaint un commentateur conservateur. Mêmes certains employés des universités critiquent cette approche de la grenouille qui voulait se faire aussi grosse que le bœuf. « Ce n’était pas une combine à la Ponzi », explique un universitaire de La Trobe, « mais ce n’en était pas loin ».

Maintenant, soutient Salvatore Babones du Center for Independent Studies, un groupe de réflexion, « l’heure de vérité a sonné ». L’année universitaire australienne commence en janvier, au moment où la Covid-19 est apparue pour la première fois en Chine. Une interdiction de vol a cloué en Chine une armée d’étudiants alors qu’elle aurait dû s’enrôler en Australie. Certains étrangers sont parvenus à se faufiler en Australie en passant par des pays tiers, mais l’Australie a depuis fermé ses frontières aux non-citoyens, et elle ne devrait pas les rouvrir avant la fin de l’année.

Universities Australia, qui représente l’industrie universitaire, ne sait pas exactement combien d’étudiants étrangers elle a perdus. L’Université de Sydney a raté son objectif d’inscriptions pour 2020 de 17 %, selon M. Spence, et fait maintenant face à un déficit de 470 millions de dollars australiens. Dans l’ensemble de l’industrie, les revenus pourraient chuter de 3 à 4,6 milliards de dollars australiens, selon Universities Australia, mettant en péril 21 000 emplois, dont beaucoup dans la recherche. Les étudiants qui ne s’inscrivent pas cette année ne n’inscriront probablement pas en 2021 ni les années suivantes, tout rebond rapide semble impossible. Peter Hurley du Mitchell Institute de l’Université Victoria, un autre groupe de réflexion, estime que l’industrie universitaire pourrait perdre 19 milliards de dollars australiens au cours des trois prochaines années. Les projets de construction et l’embauche de personnel occasionnel ont déjà été supprimés.

Le gouvernement n’est pour l’instant pas disposé à aider. Il dit qu’il financera toujours les places des étudiants locaux. Mais il a exclu les universités de son programme de subvention salariale de 60 milliards de dollars australiens, Job-Keeper. Dan Tehan, le ministre de l’Éducation, a appelé à « se concentrer davantage sur les étudiants nationaux ».

Peu pensent que les universités feront faillite. Les petites institutions régionales sont les plus menacées, mais comme elles sont une source importante d’emplois, les gouvernements des États fédérés et du fédéral pourraient être persuadés de les soutenir. Elles devront cependant passer par une cure d’amaigrissement pour survivre. Les universités seront « plus petites en termes de personnel et de revenus », déclare John Dewar, vice-chancelier de La Trobe.

Il pourrait y avoir « un changement massif dans les types de cours qu’elles proposent », prédit M. Hurley. Cela semble être exactement ce que le gouvernement conservateur désire.

Les universités en crise n’ont pas suscité la sympathie de la population, quand, en l’absence de tout débat public, de nombreuses universités à travers l’Australie ont tranquillement décidé que les étudiants resteraient enfermés dans leurs chambres pour le reste de l’année.

Alors que le reste de la population australienne s’est rapidement adaptée à la vie où une plus grande distanciation sociale s’impose — travailler, manger, faire de l’exercice et voyager selon les directives COVID-19 — la plupart des universités ont décidé qu’il était trop difficile de reprendre l’enseignement « présentiel » (en personne, face à face) pour la majorité de leurs étudiants.

Elles ont choisi la solution la plus facile et la moins chère en disant à leurs étudiants et à leurs enseignants que la plupart des cours se donneront uniquement en ligne toute l’année (c'est-à-dire jusqu’à décembre 2020), argüant que leur priorité est de protéger leur santé.

L’Université de Technologie de Sydney est à cet égard assez typique. Même si les écoles, les centres commerciaux, les gymnases, les pubs, les clubs, les théâtres et même les rencontres sportives réunissant 10 000 spectateurs sont à nouveau permis, il est impossible à la « jeune université la mieux classée d’Australie » d’organiser des tutoriels avec distanciation sociale pour une trentaine d’étudiants alors que le second semestre de l’année comme sous peu.

L’université est déterminée à garder la plupart des salles de classe fermées pour le reste de l’année, même si la salle de sport privée du campus UTS a rouvert cette semaine, accueillant 100 étudiants en sueur à la fois.

Mis à part une poignée de cours présentiels dans des matières où l’enseignement en ligne est trop difficile, l’UTS a déclaré à ses 43 000 étudiants que « l’apprentissage en ligne demeurera pour toutes les autres activités d’apprentissage... jusqu’à ce que la distanciation sociale le permette ».

Vu que la Première ministre de la Nouvelle-Galles-du-Sud, Gladys Berejiklian, a déclaré que les règles de distanciation sociale resterait en place jusqu’à ce qu’un vaccin contre la Covid-19 soit disponible, l’avenir des étudiants de l’UTS et ceux de la plupart des autres universités à travers l’Australie risque d'être très solitaire.

Incapables de se rencontrer et de travailler face à face avec leurs pairs, ils se voient refuser les avantages sociaux, éducatifs et intellectuels d’une éducation universitaire complète à laquelle l’expérience du campus est essentielle. Comment encore justifier les frais d’inscription et les salaires mirobolants de certains universitaires dans ces conditions ?




[1] Ainsi nommé en l’honneur de Charles La Trobe, premier gouverneur de l’État de Victoria, est le descendant d’une famille de huguenots français établis en Angleterre après la révocation de l’Édit de Nantes. La devise de l’université est en français : « Qui cherche trouve ».


Les ultras du racialisme

La chronique de Mathieu Bock-Côté parue dans le Figaro de ce 27 juin 2020.

Il est d’usage, chez les analystes médiatiques qui se veulent modérés, de relativiser l’importance de la mouvance indigéniste en répétant qu’elle n’est pas vraiment représentative de la population immigrée habitant les quartiers que l’on dit poliment « sensibles ». Ils ajoutent généralement que celle-ci rêve seulement de s’intégrer, pour peu que la société française lui offre les opportunités le permettant. La France pourrait encore miser sur l’assimilation tranquille des immigrés au modèle républicain à condition que ce dernier tienne ses promesses. On aura compris le message : elle serait la première responsable de l’échec de l’assimilation, et n’aurait qu’elle à blâmer.

Le moins qu’on puisse dire est que la doxa ne convainc que ceux qui la professent – et ceux qui ont intérêt à y croire. Surtout, elle ne situe pas son analyse au bon niveau. Il est peu probable, en effet, que les indigénistes soient les fidèles représentants de l’homme ordinaire des banlieues. Mais qui se contente de dire cela ne dit pas grand-chose et laisse de côté la question pourtant centrale des minorités idéologiques radicales dans l’histoire, surtout lorsque celle-ci s’accélère et entre dans une dynamique de crise, ou plus encore dans une dynamique révolutionnaire. Dès lors, le commun des mortels, qui préfère l’évolution tranquille aux élans anarchiques, est laissé de côté. Il est emporté par les événements. Sa résistance passive devient impuissante devant les bandes qui entendent exercer une nouvelle souveraineté.

Comparaison n’est pas raison, certes, mais l’histoire nous éclaire. On l’a souvent rappelé, en 1917, les bolcheviques de Lénine n’étaient pas majoritaires [malgré leur nom de bolcheviques qui signifie... majoritaire], et ne représentaient certainement pas les préférences majoritaires des ouvriers et paysans russes – Lénine lui-même en était conscient au point d’avoir théorisé le rôle du parti dans l’avènement forcé de la conscience révolutionnaire. Ils étaient toutefois les plus résolus, les plus décidés, les plus radicaux. Ils voulaient faire tomber le régime et ne doutaient pas un instant de leur légitimité et de la monstruosité de leurs ennemis. Le fanatisme vaccine contre le doute et traduit les plus grands crimes en actes vertueux.

Certes, nous ne sommes pas en 1917, et dire le contraire serait de la mauvaise sociologie. Mais nous avons pour de bon quitté l’époque de la démocratie apaisée, où les coalitions modérées s’échangeaient le pouvoir sans jamais s’affronter sur l’essentiel. Les minorités agissantes sont de retour. Des manifestations en soutien à Adama Traoré aux manifestations de clandestins qui défilent impunément à Paris sans jamais craindre leur expulsion, en passant par l’explosion de Dijon et les incivilités au quotidien qui visent autant les policiers que le quidam qui a la mauvaise idée de s’aventurer dans le mauvais RER, on constate une dégradation de la vie civique qui rend la situation de moins en moins tenable.

C’est de ce point de vue qu’il faut aborder les récentes manifestations indigénistes, et celles qui viendront. Elles entendent idéologiser la situation des « quartiers » en créant une conscience raciale révolutionnaire. En défilant à Paris, elles voulaient faire une démonstration de force, en multipliant d’ailleurs les provocations à l’endroit d’un pouvoir tremblant idéologiquement intimidé et physiquement apeuré et qui pour donner des gages aux indigénistes, en rajoute dans la comédie antifasciste et assimile au racisme toute opposition affirmée à cette offensive animée par l’esprit de conquête. Le patriote désespéré doit se taire pendant que le racialiste peut braire.

À travers le racialisme, les indigénistes essayent de structurer l’espace politique dans une perspective décoloniale devant aboutir à la soumission de la France en lui imposant une représentation d’elle-même absolument étrangère à son histoire. C’est une prise de possession symbolique. Qui s’y oppose, naturellement, est suspecté de dérive xénophobe et de tentation réactionnaire. Les défenseurs de l’universalisme sont accusés de défendre le « suprémacisme blanc » alors que l’indigénisme racialiste est présenté par ses compagnons de route complaisants comme le véritable vecteur de l’esprit républicain.

L’indigénisme entend aujourd’hui convaincre les immigrés et leurs descendants qu’ils sont persécutés et qu’ils doivent moins s’assimiler que se soulever. Il souhaite radicaliser les tensions identitaires en créant une situation qui serait irréversible. Il installe au coeur de la vie publique le fantasme mauvais de la France raciste. Les concessions à cette mouvance croyant désormais que le coup de force est possible, loin de la ralentir, ne feront que la légitimer. Si la démocratie française doit se défendre, c’est contre cette mouvance maquillant dans une rhétorique victimaire le désir de soumettre la nation.

Quand les débats de société s’invitent à l’école

« IL FAUT remettre les choses dans leur contexte. Colbert a entériné une société esclavagiste, qui a existé avant et après lui. Ce n’est pas une raison pour rayer de notre histoire ce grand artisan du royaume de France », estime Iannis Roder, professeur dans un collège de Seine–Saint-Denis, alors que la statue du ministre de Louis XIV, initiateur du « Code noir » (ce texte qui a « normé » l’esclavage dans les colonies françaises [et dans une certaine mesure a constitué un progrès sur la situation précédente), a été vandalisée. Et que l’ancien premier ministre Jean-Marc Ayrault demande [soudainement] à débaptiser une salle de l’Assemblée nationale portant son nom.

« Contextualiser et montrer la complexité des choses, c’est le rôle du professeur, qui doit se garder de toute approche moralisante quand il parle d’esclavage, de Shoah ou de colonisation, poursuit Iannis Roder, auteur de plusieurs ouvrages sur l’école. Par exemple, la société coloniale ne se réduit pas à des rapports entre dominants et dominés, entre méchants et gentils. Elle est faite d’interactions et de stratégies entre différents groupes.

Mais les professeurs manquent de temps pour étudier la complexité de ces sociétés coloniales. » Deux à trois heures seulement, comme pour la Shoah et l’esclavage. Quant à Colbert, étudié en cinquième, « si les enseignants évoquent seulement son nom, c’est déjà beaucoup », ajoute-t-il.

« Déconstruire les mythologies des élèves » [issus de la « diversité »]

« L’histoire n’est pas là pour panser les plaies, résume Christine Guimonnet, à l’Association des professeurs d’histoire-géographie [APHG]. Et le professeur se doit de déconstruire les mythologies des élèves. »

Comme cette affirmation, posée en début de cours, par une jeune fille de son lycée, à Pontoise : « Les harkis, c’est des traîtres, Madame. » Difficile mission de l’école, qui doit composer avec les débats idéologiques qui agitent la société comme le « privilège blanc » aujourd’hui —, et la résonance de certaines périodes de l’histoire chez les élèves. Mieux vaut être aguerri.

Dans les précédents programmes de terminale, à choisir entre les « mémoires de la Seconde Guerre mondiale en France » et celles de « la guerre d’Algérie », les professeurs étaient 75 % à opter pour le premier thème, plus stabilisé d’un point de vue historiographique, et surtout moins sensible [étant donné la composante importante d’enfants issus de l’immigration maghrébine].

Un agent de la Mairie de Paris nettoie la statue de Jean-Baptiste Colbert

Le fait colonial est présent dans les programmes scolaires depuis la IIIe République, alimentant largement le « roman national » jusque dans les années 1960-1970. Depuis, la colonisation et décolonisation occupent une large place dans les programmes du collège et du lycée, avec une approche renouvelée par les recherches universitaires, et enrichie d’histoire sociale et culturelle.

L’esclavage et la traite ont d’abord été traités sous le seul angle du commerce triangulaire [en ignorant la traite musulmane ou même interafricaine], de manière désincarnée. Avant que la loi Taubira de 2001 ne leur donne officiellement, dans les programmes, « la place conséquente qu’ils méritent », explique le texte. Ils sont étudiés du CM1 au lycée, dans le chapitre des empires coloniaux. La question des abolitions, elle, est présente au lycée.

« Face à des publics qui peuvent avoir des revendications fortes, notamment sur la guerre d’Algérie, l’expérience des enseignants joue énormément », conclut Iannis Roder. À l’école primaire, où les professeurs d’école ont rarement suivi une filière universitaire en histoire, certains peuvent être démunis face à des questions qu’ils ne maîtrisent pas. Une brèche pour les « indigénistes » et militants « décoloniaux », qui avancent leurs pions à l’université, notamment dans les sciences de l’éducation.

Source : Le Figaro

L'histoire : la lutte des traces

Lutte des classes, lutte des castes, lutte des races : nos contemporains paraissent redécouvrir que la fin de l’histoire n’a pas eu lieu. Contrairement à ce que Francis Fukuyama prétendait. Le tragique réaffirme son importance. Hegel ne disait-il pas déjà que « l’histoire universelle n’est pas le lieu de la félicité. Les périodes de bonheur y sont ses pages blanches ; car ce sont des périodes de concorde auxquelles fait défaut l’opposition » ?

À l’heure où d’aucuns rêvent de grand effacement historique, de grands remplacements ethniques, de statues déboulonnées, de lieux débaptisés afin de réécrire l’histoire à leur image, c’est un indice supplémentaire que la guerre des traces est lancée. À travers elle, chacun s’arroge le droit et le devoir de trier selon son plaisir parmi les traces laissées par le passé. D’en extraire certaines et d’en effacer d’autres. Bref, de faire l’histoire en l’écrivant, donc en la réécrivant. Mais cela n’a-t-il pas toujours été le cas ?

L’histoire jusqu’à nos jours est-elle autre chose que l’histoire de la lutte des traces ?

Réécriture résultante de changements politiques, démographiques, religieux ou ethniques. Les peuples occidentaux qui ne font plus d’enfants et importent ceux des autres devraient s’en souvenir.

Journaliste sanctionnée pour avoir cité le titre du livre Nègres Blancs d’Amérique

Une journaliste canadienne-anglaise du réseau gouvernemental, la CBC. a reçu un blâme pour avoir prononcé le « N-word » en citant le titre du livre de l’auteur québécois Pierre Vallières, Nègres blancs d’Amérique.

L’animatrice du rendez-vous hebdomadaire The Weekly, Wendy Mesley (ci-contre), fait l’objet de mesures disciplinaires après qu’une enquête interne a révélé qu’elle avait utilisé « un langage offensant à deux reprises durant des réunions de travail », confirme le directeur des relations publiques de CBC, Chuck Thompson.

Le premier « incident » est survenu en septembre dernier, durant les préparatifs d’une émission concernant la loi 21, qui interdit aux employés de l’État au Québec de porter des signes religieux. Dans une déclaration publiée sur internet, la présentatrice vedette raconte avoir cité l’ouvrage de Vallières, paru en 1968.

« Selon ce livre, les francophones blancs sont victimes de discrimination. […] J’ai prononcé le titre au complet durant la rencontre », écrit-elle.

Le deuxième « incident » s’est produit plus récemment, alors que Mesley et son équipe préparaient un reportage sur l’antiracisme en marge du meurtre de George Floyd aux États-Unis. « Dans cette situation, je citais un journaliste qu’on désirait inviter à titre de panéliste », explique la reporter.

« Je pensais qu’en disant ce mot, j’exposais d’une certaine façon la vérité, poursuit-elle. Je réalise aujourd’hui qu’en répétant ce mot, je faisais du tort. »

« J’ai blessé mes collègues, mon équipe et CBC. Pour cette raison, je suis profondément désolée et j’ai honte », a-t-elle déclaré dans une autocritique très maoïste.



Cette histoire suscite de vives réactions au pays. CBC a suspendu l’émission The Weekly au début du mois.

Au Québec, Patrice Roy, présentateur de nouvelles du service francophone du diffuseur fédéral, a défendu Wendy Mesley sur Twitter, la décrivant comme une « bonne journaliste ». « Citer le titre d’un livre ne devrait jamais être un crime pour un journaliste. Sinon c’est un monde pire que l’on prépare », a écrit le chef d’antenne du Téléjournal de 18 h.

Également sur Twitter, Jean-François Lisée a qualifié cette affaire d’« orwellienne », en référence à l’univers totalitaire imaginé par l’auteur britannique George Orwell dans 1984.

« Le N-word est offensant. Une journaliste qui cite le titre d’un livre comprenant ce mot ou qui cite une personne l’ayant utilisé fait son travail. S’excuser auprès des personnes offensées, c’est bien. Être suspendue, blâmée, renvoyée ou rééduquée, c’est fou », note l’ex-chef du Parti québécois.

La CBC, diffuseur gouvernemental, refuse de commenter davantage cette affaire.

L’essai Nègres blancs d’Amérique de Pierre Vallières est paru en 1968. Issu du nationalisme revendicateur des années 60, l’essai biographique s’est vendu à plus de 100 000 exemplaires. Journaliste militant, son auteur Pierre Vallières y trace un parallèle entre « les luttes de la classe ouvrière québécoise et celle des Afro-Américains aux États-Unis ».

Source : Journal de Québec

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jeudi 25 juin 2020

Les écoles privées sont-elles réellement meilleures ?


Pas pour tout le monde et pas partout…mais sans doute bien en France ! Traduction « maison » de l’article sur Vox de Giuseppe Bertola, professeur d’Economie à l’Edhec et Directeur du programme de l’économie du travail au CEPR à propos de l’enquête PISA, réalisée auprès de jeunes de 15 ans dans, notamment, les 34 pays membres de l’OCDE.

Les programmes de chèques éducation supposés aider les élèves, qui n’en auraient pas l’occasion autrement, à accéder à l’enseignement privé sont souvent durement et passionnément débattus.

Cet article présente les résultats de l’étude PISA portant sur l’enseignement privé dans 72 pays et régions. La logique voudrait que dans les pays dotés d’un enseignement public standard, les écoles privées occupent un segment de niche haut de gamme.

En tout état de cause, les politiques d’éducation devraient inclure un système d’amélioration de l’enseignement public, par exemple via les chèques éducation, que les dirigeants politiques des pays les mieux dotés en enseignement public ne doivent pas adopter sans mesurer les implications de leur distribution et de leur fonctionnement.

Bien qu’ils puissent être bénéfiques, les systèmes de chèques éducation n’améliorent globalement pas l’égalité des chances dans les pays où l’Etat fournit déjà un enseignement public de qualité. [Note du carnet : est-ce que PISA mesure vraiment bien la qualité d'enseignement ? Pas selon certains (voir ici et là). Que dire des aspects intangibles de l'éducation ? Est-ce que les parents ne peuvent pas trouver que certaines valeurs sont meilleures que d'autres, même si les résultats dans des tests assez simples comme PISA sont bons dans le public ?]

Dans bien des pays, les débats politiques à propos des chèques scolaires, destinés à aider les élèves qui n’en auraient pas l’occasion autrement, à accéder à l’enseignement privé, sont fréquents et intenses. En mai-juin 2013 par exemple, de nombreux débats ont vu le jour dans le New Jersey, en Pensylvannie et dans le Wisconsin, ainsi qu’autour des résultats d’un référendum sur le financement public d’une école privée à Bologne, en Italie. Les chèques-éducation sont généralement défendus par les politiciens de droite qui ne croient pas en la capacité du gouvernement à gérer l’enseignement (ni quoi que ce soit d’autre) et les économistes qui veulent favoriser la pression conurentielle et craignent que les enseignants du public, largement syndiqués, n’accordent que peu d’attention aux besoins présents et à venir de leurs élèves.

Les chèques éducation peuvent être une bonne chose

Il est toutefois possible d’envisager les programmes de chèques scolaires comme une solution efficace et incontestable à un problème économique classique. Si les capacités individuelles sont complémentaires aux ressources des écoles dans le processus d’éducation, alors les individus talentueux sont prêts à payer pour d’avantage de ressources, et pour des ressources de meilleure qualité que celles fournies par les systèmes d’enseignements publics qui s’adaptent aux capacités moyennes des étudiants (Stiglitz, 1974).

Dans ce cas, les écoles financées publiquement laissent la place à des écoles privées bien plus chères qui, en attirant de meilleurs étudiants et en utilisant plus et de meilleures ressources éducationnelles, produisent une meilleure éducation. En dépassant la contrainte qui exclut les étudiants brillants mais pauvres des meilleures écoles, le système de chèques-éducation améliore à la fois l’égalité des chances et la productivité des ressources sociales allouées à l’éducation.

Preuve empirique

Cette perspective théorique correspond aux preuves empiriques observées aux États-Unis, au Royaume-Uni et dans d’autres systèmes d’éducation anglo-saxons, où les écoles privées sont occupées par des étudiants qui semblent à la fois plus talentueux et plus riches (Epple et Romano 1998 ; De Fraja 2002 ; Epple, Figlio, et Romano 2004). Les ressources éducationnelles peuvent se substituer, plutôt que compléter le talent. Les élèves qui s’inscrivent dans des écoles privées doivent être moins talentueux que ceux des écoles publiques exigeantes, et leurs performances peuvent être particulièrement mauvaises lorsque les écoles privées ne sont pas plus chères que les écoles publiques, mais utilisent leur autonomie pour répondre aux besoins des étudiants les plus lents (Bertola, Checchi, et Oppedisano 2007; Brunello and Rocco 2008).

Figure 1. Écarts propres à chaque pays entre les élèves des écoles privées et publiques par rapport à la moyenne au test du PISA (en mathématiques, en lecture et en sciences) représentés en fonction de la différence propre à chaque pays entre les droits de scolarité totaux payés par les parents dans une école privée et une école publique.


Les différences (propres à chaque pays) de moyennes obtenues par les élèves au test PISA entre les établissements publics et privés sont inversement proportionnelles aux différences de part des frais de scolarité versés par les parents entre le public et le privé. Le lien entre privé et qualité de l’enseignement est donc relatif.

Betola et Checci (2013) ont démontré, dans l’étude 2009 de PISA, que les écoles privées n’étaient en effet pas toujours à l’origine de meilleurs résultats scolaires. L'illustration 1 montre qu’alors que quasiment tous les pays avec des systèmes d’écoles privées financent la plupart de leurs charges avec des frais de scolarité, ce n’est pas le cas des écoles publiques, il n’y a qu’une proportionnalité assez moyenne entre le coût et la qualité apparente (mesurée par le test PISA) de l’éducation privée, et ce pour les 72 pays ou régions de la base de donnée. Si les meilleurs étudiants étaient sélectionnés dans des écoles du secteur privé, les différentiels de score au PISA devraient tous être positifs, et plus importants là où le différentiel de part des frais financés directement par les parents est le plus important entre public et privé. C’est le cas dans tous les pays anglo-saxons (États-Unis, Royaume-Uni, Canada, Australie et Nouvelle Zélande). Mais dans plusieurs pays (particulièrement en Italie et en Norvège), les étudiants du privé sont moins bons au test PISA.

Les informations détaillées collectées par l’étude PISA sur chaque école et sur les élèves de chaque pays rendent possible une étude plus détaillée sur les différences qualitatives de rôles joués par les établissements privés au sein des systèmes éducatifs. Des informations sur le niveau des écoles sont disponibles sur des aspects organisationnels qui indiquent si l’école est spécialisée pour les élèves à fort potentiel, ou si elle est plus adaptée à renforcer les résultats scolaires des élèves les plus faibles.

Les différences respectives entre les écoles privées et publiques de chaque pays peuvent être mises en interaction avec des indicateurs, pour chaque étudiant, sur leurs capacités à apprendre et à choisir des écoles privées. L’étude fournit des informations pertinentes sur la richesse familiale et le niveau culturel, et le résultat au test PISA lui-même (administré sur une longue année, voire deux ans après l’arrivée à l’école primaire) peut être vu comme une indication sur le talent de chaque élève plutôt que sur l’efficacité d’une école.

Les études qui décrivent les choix d’inscription aux écoles privées d’un individu détectent une interaction positive entre la richesse apparente d’une famille et le coût relatif de l’éducation privée, suggérant que la capacité à payer joue un rôle important dans le choix ou non d’une école privée. En revanche, le niveau apparent de niveau culturel interagit négativement avec les indicateurs d’attente en termes de performance académique. Ces résultats, comme d’autres, suggèrent que l’éducation privée n’est pas nécessairement choisie pour les étudiants qui, sur la base du niveau culturel de leur famille et de leurs tests de performances, paraissent plus à même de supporter un environnement éducatif exigeant.

Recherches complémentaires

Des études plus poussées devraient se pencher sur les déterminants politiques et historiques du fait que, dans chaque pays, les écoles gérées par le privé soient financées par l’État (comme c’est le cas en Autriche, en République Tchèque, en Finlande, en Allemagne, en Hongrie, en Islande, en Lettonie, en Lituanie, aux Pays Bas, en Norvège, en Slovaquie, en Serbie, en Slovénie et en Suède), et si les méthodes d’enseignement du public sont plus adaptées aux étudiants à faible – ou fort potentiel, laissant différents marchés de niches aux écoles privées. Mais une preuve indique déjà que les politiciens et électeurs ne devraient pas prendre pour acquis le fait que « les écoles privées sont meilleures ». Elles sont en effet meilleures pour les élèves qui choisissent d’y aller, mais peuvent aussi rechercher des solutions à leurs difficultés quand l’école publique est déjà exigeante, plutôt que des opportunités d’exprimer leurs talents quand les écoles publiques s’adaptent aux étudiants les plus faibles.

Implications politiques

Dans les pays fournissant un système d’enseignement de base, les écoles privées peuvent occuper une niche supérieure. Les plans politiques devraient inclure un système d’amélioration des normes de l’enseignement public, tout comme des chèques-éducation, que les politiques des pays où l’enseignement public est meilleur ne devraient pas adopter sans considérer les effets de leur distribution et de leur utilisation. Si l’éducation de haut niveau attire le segment le plus brillant des élèves, alors le financement privé organisé par les chèques-éducation bénéficie aux étudiants qui ne sont pas assez riches ou trop intelligents pour aller dans des systèmes d’éducation non subventionnés mais plus adaptés aux apprenants les moins doués.

Alors que le résultat d’une redistribution entre des individus différemment riches et différemment doués peut-être politiquement attractif dans certains cas, les chèques éducation n’augmentent en rien l’égalité globale des chances et des résultats dans les pays où l’Etat fournit déjà un système éducatif de qualité.

Références

Bertola G Checchi D (2013), “Who Chooses Which Private Education? Theory and International Evidence”, CEPR Discussion Paper 9513.

Bertola G Checchi D Oppedisano V (2007), “Private School Quality in Italy », Giornale degli Economisti e Annali di Economia 66(3), 375-400.

Brunello G Rocco L (2008), “Educational Standards in Private and Public Schools », Economic Journal 118(533), 1866-1887.

De Fraja G (2002), “The design of optimal educational policies”, Review of Economic Studies 69: 437-466.

Epple D and Romano R (1998), “Competition between private and public schools vouchers and peer-group effects”, The American Economic Review 88(1), 33-62.

Epple D, D Figlio and R Romano (2004), “Competition between private and public schools: testing stratification and pricing predictions”, Journal of Public Economics 88, 1215–1245.

OECD (2012), « PISA 2009 Technical Report », Paris, Organization for Economic Cooperation and Development.

Stiglitz J (1974), “The demand for education in public and private school systems”, Journal of Public Economics 3, 349-385.

Source (traduction)




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mercredi 24 juin 2020

dimanche 21 juin 2020

Statistiques : discrimination systémique contre les francophones au Canada ?

De Guillaume Marois :

Selon les activistes intersectionnels avec qui j’ai discuté récemment, dès qu’il y a une différence statistique entre deux groupes ethniques au profit du groupe dominant, c’est qu’il y a racisme systémique. Je n’abonde pas dans le même sens, mais poussons le raisonnement : au Canada, la différence entre les francophones de langue maternelle et les allophones en termes de revenu d’emploi est nettement moins grande que celle entre les anglophones et francophones, comme en témoigne le tableau ci-joint. Les anglophones gagnent en effet environ 25 % de plus que les francophones, qui sont pratiquement à égalité avec les allophones.



Cela s’implique en partie par la localisation géographique, le Québec étant plus pauvre et étant le lieu de résidence de la majorité des francophones… mais le fait que le Québec soit plus pauvre que le reste du Canada (notamment l’Ontario qui a des ressources similaires) n’est-il pas en lui-même une preuve d’une discrimination institutionnelle dont les francophones minoritaires furent (et sont toujours) victimes, bénéficiant de beaucoup moins de pouvoir politique et économique et d’investissements fédéraux ?

L’écart s’explique aussi sans doute partiellement par des différences dans l’éducation, les francophones étant moins nombreux à avoir des études postsecondaires. Mais encore une fois : n’est-ce pas là la conséquence d’une forme de discrimination étatique à leur égard, le réseau scolaire anglophone étant surfinancé par rapport au réseau francophone, et bénéficiant de surcroît d’un avantage historique (l’éducation postsecondaire francophone étant pratiquement inexistante jusqu’à récemment) ?

Il y a sans doute aussi une question de capital social : les francophones étant sous-représentés dans l’élite économique, ils n’ont pas accès au même réseau de pouvoir que les anglophones leur facilitant l’accès à des emplois prestigieux et bien rémunérés.

Finalement, on peut sans doute expliquer l’écart par une forme de discrimination systémique. Les francophones, pour obtenir un bon emploi, doivent mettre un effort que les anglophones n’ont pas à faire : celui d’apprendre une seconde langue.

Bref, au sein du Canada, les francophones sont victimes d’à peu près des mêmes désavantages que les allophones. Peut-on les considérer comme victimes d’un racisme systémique ? Et dans le cas contraire, selon quel critère en seraient-ils exclus ?

Réécrire l'Histoire avec une grande hache communautariste

Texte de Jean Christophe Buisson paru dans Le Figaro Magazine du 19 juin 2020.

Parti des États-Unis, le mouvement consistant à effacer toute trace et tout symbole d’un passé jugé raciste, esclavagiste ou colonialiste s’étend jusqu’en France. Relayé parfois par l’université, amplifié par l’affaire Traoré, il menace non seulement les statues, les monuments, les noms de rue, mais aussi la littérature, le cinéma, la littérature, le cinéma et la musique, c’est-à-dire la culture, la mémoire, l’histoire de France.

Quand certains veulent manipuler ou réécrire le passé à l’aune de la morale contemporaine.

La République n’effacera aucune trace ni aucun nom de son histoire. Elle n’oubliera aucune de ses œuvres. Elle ne déboulonnera pas de statues. » Après le Premier ministre britannique Boris Johnson (« Je suis très circonspect sur la grande campagne visant à photoshoper entièrement notre paysage culturel ») et le président américain Donald Trump (« Mon Administration n’envisagera jamais de renommer nos superbes et légendaires bases militaires »), Emmanuel Macron est entré dimanche dernier dans l’arène folle ouverte par les activistes du mouvement antiraciste #BlackLivesMatter. En prononçant ces mots lors de son allocution solennelle, le président de la République a relayé le souhait de l’immense majorité des Français. Importé des États-Unis, prolongé aux Antilles, au Royaume-Uni et en Belgique essentiellement, le nouvel iconoclasme visant à détruire des statues ou des monuments dédiés à des grandes figures de l’Histoire jugées, au choix, racistes, esclavagistes ou colonialistes, a été condamné par la quasi-totalité de la classe politique. Mais non sans réserves. Certains, à gauche, s’interrogent malgré tout sur l’opportunité de conserver par exemple devant l’Assemblée nationale une statue de Colbert, grand ministre des Finances de Louis XIV, mais aussi instigateur du Code noir, qui fixa dans notre pays un cadre juridique à l’esclavage au XVIIe siècle. C’est le cas de l’ancien premier ministre socialiste Jean-Marc Ayrault, qui a soudain retrouvé la mémoire après s’être assis durant vingt-six ans dans la salle Colbert en tant que député et après avoir fréquemment arpenté la rue Colbert à Nantes, dont il a été maire pendant vingt-trois ans…


Le roi de France a aidé les Insurgents durant la guerre d’Indépendance. Raison pour laquelle une ville du Kentucky a été baptisée Louisville. Jugé complice des colons européens ayant conquis le territoire amérindien, sa statue locale a été prise d’assaut par une foule le 30 mai. Un manifestant a arraché sa main droite. Réalisée par un sculpteur français, offerte par le maire de Montpellier, elle avait été installée là en 1967.

D’autres se demandent si les noms de Faidherbe, Bugeaud ou Gallieni, figures militaires de la colonisation de l’Afrique, ne doivent pas être effacés des plaques de rues ou descendus de leur piédestal, quels qu’aient été leurs autres mérites (pendant la Première Guerre mondiale, par exemple). De même, on s’interroge sur Napoléon « qui-rétablit-l’esclavage-et-méprisait-les-femmes ». On grince à propos de Louis XIV, qui œuvra certes très modérément pour l’entente franco-allemande et poussa les protestants à fuir la France. On souligne que le général de Gaulle était chef du gouvernement provisoire quand la rébellion de Sétif, en Algérie, fut réprimée en mai 1945…

Outre qu’elle ranime l’éternel débat entre mémoire et histoire, qu’elle invite à une détestable repentance collective (« Il ne faut pas permettre à l’homme de se mépriser tout entier », disait le sage Bossuet), qu’elle détourne le message universaliste jusque-là porté par le discours antiraciste et qu’elle émane de minorités très agissantes, mais guère représentatives, cette polémique est stérile et dangereuse pour deux raisons principales : d’une part, elle est sans fin ; d’autre part, elle ouvre la porte, dans tous les domaines culturels, à d’évidentes censures, des réécritures de l’histoire permanentes et des négationnismes coupables. Elle promet tout simplement l’avènement d’une société totalitaire, sur le modèle de celle décrite dans 1984 par George Orwell : dans celle-ci, « les livres avaient été réécrits… les statues, rues et immeubles avaient été renommés… ».


Destruction des deux statues de l’abolitionniste Victor Schœlcher que compte la Martinique, le 22 mai 2020. Journaliste et militant antiesclavagiste, il est nommé sous-secrétaire d’État à la Marine et aux Colonies après la révolution de février 1848. Il fait adopter un décret proclamant, le 27 avril de la même année, l’abolition de l’esclavage sur tout le territoire français. Il est élu ensuite député de la Martinique et sera panthéonisé à la demande du président guyanais du Sénat, Gaston Monnerville. Le 22 mai dernier, deux de ses statues ont été renversées à Fort-de-France par des activistes « antibéké » (blancs des Antilles arrivés avant les esclaves) et « anti-héritage colonial ». Ce qui lui est reproché : il n’est pas noir, vient de la métropole et la célébration de son action jette dans l’ombre les révoltes locales.

Cette polémique est sans fin, car nos rues, nos places et nos parcs regorgent de milliers de statues de chefs politiques et militaires à qui notre époque peut en effet tout reprocher, à commencer par la mort de leurs prochains — car oui, la guerre fait des morts. Mais aussi des gestes et des paroles qui, à l’aune de la morale contemporaine, font d’eux des monstres. Faut-il nettoyer l’espace public de toute représentation d’hommes ou de femmes possédant une part d’ombre ? Faut-il leur substituer des personnes irréprochables ? Mais si oui, lesquelles ? Et surtout, qui en décide ? Au nom de quoi, de quelle valeur, de quelle autorité incontestable ? La tâche n’est pas immense, elle est impossible. Tant de victimes ou de héros auront été aussi des bourreaux. Clovis et Vercingétorix ? Ils massacraient avec allégresse leurs ennemis. Tel chef protestant, victime des exactions des Guise et de la Ligue ? On trouvera à son actif des massacres de catholiques. Danton ? Un prévaricateur. Robespierre, au prétexte qu’il œuvra pour l’abolition de l’esclavage (février 1794) ? Ce serait faire fi de son discours du 17 novembre 1793 où, à l’occasion de son Rapport sur la politique extérieure, il justifiait l’élimination des Girondins abolitionnistes en des termes où on chercherait en vain quelque tendresse pour les Noirs et les esclaves : « La même faction qui voulait réduire tous les pauvres à la condition d’hilotes et soumettre le peuple à l’aristocratie des riches, voulait en un instant affranchir et armer tous les nègres pour détruire nos colonies. » François Mitterrand ? Il était d’extrême droite dans sa jeunesse, protégeait Bousquet et fut décoré de la francisque par le maréchal Pétain. À ce propos, sait-on que les dernières rues portant le nom du chef de l’État français n’ont été débaptisées qu’il y a dix ans — à Tremblois-lès-Carignan (Ardennes), Parpeville (Aisne) et Dernancourt (Somme) ?

Car non, l’histoire n’est pas manichéenne, elle est complexe, dans la mesure où ceux qui la font sont des hommes, traversés de contradictions, de paradoxes, d’accès de violence et de bienveillance, de vices et de vertus. Raison pour laquelle aucune des grandes figures déjà honorées par l’érection d’une statue au cours des décennies et des siècles passés n’échapperait aux promoteurs d’une histoire écrite non avec un grand H, mais avec une grande hache. Même ceux qu’on croirait au-dessus de tout soupçon.

Voltaire tenait des propos odieux sur les Juifs. Lazare Hoche a participé au génocide vendéen. Le révolutionnaire et père de l’indépendance haïtienne Toussaint Louverture possédait lui-même des esclaves avant de se lancer dans la lutte abolitionniste. Arthur Rimbaud était un trafiquant d’armes et peut-être d’esclaves. Jules Ferry, tout inventeur de l’école laïque, gratuite et obligatoire qu’il était, justifiait sa politique de colonisation du Tonkin en 1885 par des mots qui font frémir en 2020 : « Il faut dire ouvertement que les races supérieures ont un droit vis-à-vis des races inférieures. Je répète qu’il y a pour les races supérieures un droit, parce qu’il y a un devoir pour elles. Elles ont le devoir de civiliser les races inférieures. » Léon Blum ne faisait pas mieux en 1925, devant ses collègues de l’Assemblée nationale : « Nous admettons le droit et même le devoir des races supérieures d’attirer à elles celles qui ne sont pas parvenues au même degré de culture, et de les appeler aux progrès réalisés grâce aux efforts de la science et de l’industrie. » Édouard Herriot, incarnation bonhomme du radical-socialisme et de la IIIe République, avait fait venir des Sénégalais et des Chinois pour reconstituer des villages exotiques lors de l’exposition universelle de Lyon en 1914.

On en passe. À moins de vouloir, comme les communistes jadis, faire du passé table rase, impossible d’entamer une revisitation de notre passé sans nous suicider. Mais ce qui est valable pour les statues l’est tout autant pour tous les arts en général. La chose n’est pas nouvelle. Depuis des années, des associations tentent de faire interdire les rééditions de Tintin au Congo au motif que la vision des Noirs que Hergé propose dans sa bande dessinée est raciste. On peut l’admettre, mais là aussi, interdire toute œuvre reflétant son époque au motif que celle-ci est jugée indigne par la nôtre relève des méthodes staliniennes consistant à effacer des photographies de la révolution de 1917 les visages de ses acteurs devenus gênants — à commencer par Trotski. Les États-Unis sont, il est vrai, déjà entrés dans ce cycle.

Le mot « extermination » et l’adverbe « abominablement » ont aussi été grimés, comme effacés. Le chiffre 4 115 a également été effacé, il correspond au nombre d’enfants de moins de 16 ans impliqués dans cette rafle organisée en juillet 1942 et plus tard tués dans les camps nazis.

En 2018, le prix littéraire Laura Ingalls, du nom de la célèbre petite fille à nattes qui fit les belles heures de la série télévisée La Petite Maison dans la prairie a été débaptisé. Motif : le roman autobiographique en huit tomes de Laura Ingalls Wilder paru dans les années 1930, et dont elle était tirée, véhiculait « des sentiments anti-Amérindiens et anti-Noirs ». Encore plus délirant, Huckleberry Finn, La Case de l’oncle Tom et Ne tirez pas sur l’oiseau moqueur, de Harper Lee (un des livres préférés de Barack Obama…) ont subi les foudres de mouvements antiracistes au point d’être retirés de programmes scolaires et de bibliothèques en raison de l’usage du mot « nègre » par des personnages racistes dans ces romans.

Et tant pis si ceux-ci, en décrivant la réalité, visaient justement à les dénoncer. Tout se passe comme si on estimait les lecteurs insuffisamment intelligents, formés ou éduqués. Incapables de comprendre, dans une œuvre de fiction, où est le mal entre un raciste et un esclave, un nazi et un résistant, un voleur et un policier, un pédophile et un enfant, un mari brutal et une femme battue. Ainsi la plate-forme de cinéma payante américaine HBO a-t-elle retiré de son catalogue Autant en emporte le vent, le film aux huit oscars (dont le premier à une actrice de couleur noire, elle-même fille d’esclaves, Hattie McDaniel), le temps de rédiger un texte de « contextualisation ».

Va-t-on demain devoir en faire autant avec Le Cuirassé Potemkine, Octobre et tous les grands films de propagande soviétique du génial Eisenstein et de ses épigones ? Va-t-on diffuser des avertissements avant la diffusion de chaque western montrant les Apaches, les Navajos ou les Sioux comme des sauvages féroces et assoiffés de sang ? Va-t-on « expliciter » trois quarts des répliques de Clint Eastwood et de Charles Bronson ? Va-t-on interdire Mary Poppins notamment parce que la scène des ramoneurs relève du procédé désormais condamnable du « blackface » ?

Va-t-on organiser des débats sur les chaînes de télévision programmant les séries Nord et Sud ou Shérif, fais-moi peur, dont les héros pilotent une Dodge Charger orange baptisée « Général Lee » et flanquée, sur son toit, d’un drapeau confédéré ? Chaque concession à ce mouvement d’essence totalitaire drapé dans sa bien-pensance morale (qui n’est pas antiraciste ?) en appelle d’autres. On préférera, comme la salle de cinéma parisienne Le Grand Rex avec le film de Victor Fleming, ôter de son affiche une œuvre (donc la censurer), sans lutter, à la demande de son distributeur (Warner), plutôt que de subir les foudres (ou les assauts physiques) de groupes associatifs accusateurs. Et on se moquera de la réaction outrée d’un ministre de la Culture aussi impuissant que son homologue de l’Intérieur à endiguer les flots de haine et de bêtise. Un autre exemple ? La tentative de vol, au musée du quai Branly-Jacques Chirac, la semaine dernière, d’un poteau funéraire bari du XIXe siècle afin, dixit l’un de ses auteurs, « de le ramener à la maison » (comprendre en Afrique ; quant à savoir dans quel pays…). Affaire d’autant plus pitoyable quand on se souvient du discours du président de la République en 2006, pour l’inauguration de ce bâtiment destiné à célébrer la grandeur des arts premiers : il y rendait un vibrant hommage « à des peuples brutalisés, exterminés par des conquérants avides et brutaux », stigmatisant au passage « l’ethnocentrisme, cette passion déraisonnable de l’Occident à porter, en lui seul, le destin de l’humanité ». Une manière de demander pardon qui, manifestement, ne suffisait pas.

Mais sans doute les quatre activistes — dont un Congolais — arrêtés puis relâchés par la police ignoraient-ils ces propos. Comme la plupart de ceux qui ne voient l’histoire et la mémoire que comme un combat entre des victimes et des bourreaux, le Mal et le Bien, ignorent le passé. Et pour cause. Le connaître dans ses détails oblige à la nuance. À l’étonnement. Au doute. Il conduit à parler de l’esclavage généralisé dans la Grèce antique et dans l’Amérique du Sud, bien avant l’arrivée de Christophe Colomb, autre cible des #BlackLiveMasters ces derniers jours. À rappeler l’ampleur de l’esclavage entre tribus africaines depuis la nuit des temps. À raconter l’histoire de ces deux princes d’Old Town, dans l’actuel Nigeria, qui, après avoir été capturés par des négriers anglais, puis vendus comme esclaves aux États-Unis, avaient racheté leur liberté avant de revenir sur leur terre natale pour devenir… négriers. À mentionner la mise en esclavage à grande échelle de Noirs et d’Européens par les Arabes, et ce jusqu’au milieu du XXe siècle (l’Arabie saoudite ne l’a aboli officiellement qu’en 1962 et la Mauritanie en 1980). À se souvenir surtout de ce qu’écrivait Jean Bodin dans Les Six Livres de la République en 1576 : « Tout le monde est rempli d’esclaves, hormis un quartier de l’Europe. » Faut-il le préciser : la France faisait partie de ce quartier.

[Au VIIe siècle, la reine des Francs Bathilde, elle-même ancienne esclave et par la suite canonisée, aurait, selon la tradition, jugulé l’esclavage dans les royaumes francs en interdisant le commerce sur ses terres. Plus tard, Louis X le Hutin, roi de France, publie un édit le 3 juillet 1315 qui affirme que « selon le droit de nature, chacun doit naître franc ». Officiellement, depuis cette date, « le sol de France affranchit l'esclave qui le touche ».]

Voir aussi

« Tyrannie des minorités » avec le changement de population en Occident « Les revendications deviendront de plus en plus stridentes » (Statue de Cervantés vandalisée, il a été esclave des Barbaresques pendant 5 ans)






BIEN : Actrice noire joue Marguerite d’Anjou : nécessaire diversité, MAL : chants d’esclaves chantés par une blanche

Californie : un professeur de UCLA suspendu pour avoir refusé de favoriser les étudiants noirs dans leur notation

Nouvelle traduction « antiraciste » d'Autant en emporte le vent












Timbre d'un inconnu émis par Postes Canada pour le mois de l’Histoire des Noirs (commémoration importée des États-Unis) [bas du billet]