jeudi 9 mai 2019

La Révolution française n’est pas ce qu’on vous a dit !


Claude Quétel présente une histoire incorrecte de la Révolution française décrite comme une folie meurtrière et inutile dès 1789. 

Une lecture iconoclaste et utile.

Chronique d’Éric Zemmour

CROIS OU MEURS ! de Claude Quétel, Taillandier-Perrin, 478 P., 21,90 €.

« La Révolution est terminée. » En prononçant cette phrase en 1989, l’historien François Furet entendait signifier qu’au bout de deux siècles de querelles historiographiques, l’interprétation de la Révolution française ne faisait plus débat, et qu’elle était arrêtée aux principes qu’il avait définis, à savoir la distinction entre une « bonne » révolution, celle des Droits de l’Homme en 1789, et une « mauvaise », grosse de tous les dérapages criminels, voire totalitaires, de la Terreur de 1793. On peut dire aujourd’hui que Furet a gagné. Le discours de nos livres scolaires comme de nos politiques, comme celui répandu dans la plupart de nos universités, suit la doxa établie par Furet. Seule une poignée d’irréductibles historiens marxistes continue de voir la Révolution comme un « bloc » (selon la célèbre formule de Clemenceau) qui suit, en dépit des violences et des échecs, son inexorable et lumineux chemin progressiste. Pour ceux-là, l’histoire de France commence avec la Révolution, 1789 sortant la nation des limbes de l’obscurantisme où l’avait plongée l’Ancien Régime.

Et si François Furet et sa vision libérale étaient fausses ? Et si la théorie du « bloc » était la plus pertinente, mais qu’il fallait, pour lui donner sa pleine saveur, la retourner comme un gant ? Et si la Révolution était un « bloc », mais un bloc de violence, de fureur, d’injustices criminelles, une catastrophe nationale du dé

but à la fin ? C’est cette thèse audacieuse que défend Claude Quétel : « Le temps est venu de découvrir l’imposture derrière la posture et de convenir enfin que la Révolution française fut un épisode exécrable, de bout en bout, de l’histoire de France (…) Une folie meurtrière et inutile, une guerre civile (…) Le dérapage, ce fut en réalité la Révolution tout entière, dès les premiers jours des États généraux ».

Notre iconoclaste n’a rien inventé : tout son livre est contenu dans Les Origines de la France contemporaine d’Hippolyte Taine. Notre auteur le reconnaît d’ailleurs humblement et rend un hommage mérité au « grand profanateur », qui a osé affronter, seul contre tous, l’université française, soumise d’abord à l’historiographie républicaine puis, après la Seconde Guerre mondiale, à sa version communiste. Taine est inégalable, insurpassable, indémodable. Pour un lecteur de Taine, il n’y a rien de nouveau sous le soleil de Quétel. « Tout est philanthropie dans les mots et symétrie dans les lois ; tout est violence dans les actes et désordre dans les choses. » En une phrase — et en des milliers de pages, et vingt ans de travail, de 1876 à 1895 — Taine a tout dit et tout compris. Ajoutez-y les travaux d’Augustin Cochin qui, avant de mourir en héros pendant la Première Guerre mondiale, a analysé la formidable organisation des sociétés de pensées jacobines, héritées de celles des Lumières, qui ont façonné et dirigé, jusque dans les plus petites villes de France, le vote aux États généraux de 1789 : « Tout se passe comme si la France entière obéissait au mot d’ordre du mieux monté des partis, et on ne voit point de partis » ; et vous avez tout le livre de Quétel.

Mais si celui-ci n’a rien inventé, il a le grand mérite d’exhumer deux auteurs qui ont été dénigrés, et enterrés par l’université française. Mieux qu’un hommage, une résurrection. Et un pied de nez à tous les progressistes qui tiennent le haut du pavé universitaire et médiatique. Quétel nous montre que, comme le dit Malouet, député monarchien (favorable à une monarchie constitutionnelle) : « Pour tout homme impartial, la Terreur date du 14 juillet. » Il ne nous cache rien des faiblesses de la monarchie, mais nous montre avec crudité des révolutionnaires emportés par leur verbe (une majorité d’avocats), se saoulant de grands mots qui finissent par de grands crimes, et cachant derrière l’emphatique « peuple de Paris », les coups de main d’une moins ragoûtante « populace » de sans-culottes. Quétel considère que la lutte contre le catholicisme, « en achevant de donner un caractère messianique à la Révolution, porte en elle le recours à la guerre ». La guerre civile.

Michelet arrêtait l’histoire de la Révolution à la chute de Robespierre le 9 Thermidor. Quétel la poursuit jusqu’au coup d’État de Bonaparte du 18 Brumaire. C’est Bonaparte qui achève la Révolution, dans les deux sens du terme : il impose une dictature militaire pour sortir le pays de l’anarchie et de la ruine ; mais il sauve aussi l’essentiel de son œuvre en préservant la société égalitaire et méritocratique qu’elle avait fondée. Quétel ne commet pas l’erreur habituelle des historiens républicains qui appellent « guerres de l’Empire » ce qui est en vérité avant tout des « guerres de la Révolution ». En revanche, il se soumet pour une fois à la doxa contemporaine en dénonçant « la soif de conquêtes » des armées françaises. Il dénonce à juste titre ses rapines et ses pillages qui venaient combler les trous creusés par l’impéritie des révolutionnaires. Mais, obnubilé par sa juste vindicte contre les Jacobins, il passe à côté de l’essentiel, à savoir l’affrontement géopolitique entre la France et l’Angleterre pour l’hégémonie mondiale. Ce combat avait commencé avant la Révolution et la monarchie française l’avait perdu lorsque Louis XV avait dû abandonner les conquêtes au Canada et en Inde. Ce funeste traité de Paris de 1763 est, selon certains historiens anglo-saxons, la cause fondamentale de la Révolution.

En tout cas, à partir du moment où les Jacobins les plus intelligents (et survivants !) comprennent que la Révolution avait échoué à régénérer l’homme, ils mettent leur énergie, et leur patriotisme, au service de cette grande cause nationale : redonner à la France le premier rang en Europe. C’est dans les plans du Directoire que Napoléon fondera sa stratégie d’empereur et ce sont d’anciens collaborateurs de Louis XV qui permettront à Carnot d’être pour la postérité « l’organisateur de la victoire ». La Révolution aura été ainsi un énorme — et paradoxal — détour pour tenter de venger la défaite de l’Ancien Régime. Un furieux et ultime effort — et vain — de la France pour prendre sa revanche sur l’ennemi héréditaire anglais. Vaincue, la France se consolera comme elle pourra avec un grand discours prétentieux et faux sur la « grande » révolution qui avait apporté la lumière au monde. Deux siècles plus tard, on en est toujours là.